Visitez un camp palestinien !
Peter Hansen, UNRWA
Si vous vous trouvez en Jordanie, en Syrie, au Liban, ou dans les territoires
occupés, allez visiter un camp de réfugiés palestiniens.
Pendant votre promenade, vous découvrirez des allées si étroites que les cercueils doivent être transportés verticalement pour passer les coins des rues. Jetez un coup doil furtif dans les abris en ciment des réfugiés et vous verrez quils ne sont souvent guère mieux que des cabanes améliorées, accueillant des familles de 13 personnes ou plus, toutes entassées dans une seule pièce, souvent sans fenêtre ni aération. Dans certains abris insalubres, vous rencontrerez des mères qui préfèrent dormir avec leur bébé dans les bras ou sur leurs genoux, de peur que les rats ne les attaquent.
Si vous avez la malchance de visiter ce camp sous une pluie hivernale, vous pourrez constater comment les égouts, fétides et pullulant dinsectes en été, inondent désormais leurs misérables habitations.
Maintenant, arrêtez-vous dans une école. Vous découvrirez dans une salle de classe décrépie, aux murs noircis par les ans, 3 enfants sagrippant à un petit bureau fendu de toutes parts. Les salles sont surpeuplées ; les professeurs font de leur mieux pour enseigner à 50 élèves désireux dapprendre. Patientez et observez un instant. Soudain, vers midi, les bâtiments souvent délabrés par les ans se vident entièrement de leurs enseignants et collégiens, immédiatement remplacés par leurs collègues et camarades du tour de laprès-midi. Dans un brouhaha chaotique mais bon enfant, les collégiens du matin partent alors jouer dans les rues sales des camps, nayant pas la possibilité de profiter de la cour de récréation, déjà conquise par les nouveaux arrivants.
Ensuite, rendez-vous dans la clinique dun de ces camps bondés, dont les médecins sefforcent de recevoir, du mieux quils peuvent, ces 115 patients journaliers, ces mères dont le nombre croissant de prématurés inquiète, ces bébés en pleurs, ou ces vieillards que lâge a fragilisés. Ils attendent patiemment les quelques minutes que le médecin va pouvoir leur accorder, quelle que soit la nature de leurs maux, une grippe, des douleurs pulmonaires, ou la diarrhée préoccupante dun nouveau-né.
Parlez à ces spécialistes des choix bouleversants quils doivent effectuer chaque jour, du fait des maigres ressources à leur disposition: qui va financer lopération qui sauvera peutêtre la vie dun de leurs patients? Certains seront plus chanceux que dautres...
Si vous le pouvez, essayez dimaginer la souffrance de ces réfugiés. Vous serez toujours bien en deçà de la réalité! Cinquante-six ans de conflit et dexil ont étouffé cette population reléguée sur un lambeau de terre sans Etat.
Il nen a pas toujours été ainsi: lUNRWA, lAgence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens, créée il y a cinquante ans, sest toujours occupée deux. Mais, alors quauparavant elle disposait de 200 dollars par réfugié et par an pour couvrir leurs besoins en éducation, santé et services sociaux, elle ne dispose plus aujourdhui que de 70 dollars pour assurer les mêmes services.
LUNRWA a toujours fait de son mieux pourque les réfugiés de Palestine maintiennent un niveau de vie à peu près semblable à celui des pays hôtes. On peut même relever quelques réussites notables dans des domaines tels que lalphabétisation des femmes et la vaccination généralisée des enfants.
Malheureusement, depuis une dizaine dannées, ce manque de moyens et laugmentation de la population réfugiée maintenant supérieure à 4 millions ont plongé lUNRWA dans une crise grave. La qualité des services fournis par lAgence seffrite, et les chances des réfugiés de se sortir du marasme sen trouvent diminuées dautant. Certains finissent par perdre lespoir de connaître des jours meilleurs.
Afin darrêter lhémorragie, lUNRWA et le gouvernement suisse ont invité 70 pays à participer à une conférence organisée à Genève au mois de juin prochain, pour adopter de nouvelles stratégies visant à améliorer la vie des réfugiés palestiniens. Cette conférence portera tout particulièrement sur les moyens et programmes facilitant laccès de la population réfugiée à lemploi, à lhébergement, à léducation et aux services de santé, lui permettant ainsi de saider elle-même.
Des experts des quatre coins du monde, de pays donateurs et dorganisations internationales ont déjà commencé à travailler afin de présenter des recommandations qui feront lobjet de débats lors de la conférence. En aidant lUNRWA à planifier pour les années à venir, la communauté internationale soutient ainsi les besoins croissants des réfugiés palestiniens.
Cette conférence constitue une première dans lhistoire de lUNRWA. Je le répète: allez vous promener dans lun des 59 camps et vous comprendrez mieux pourquoi cet événement est si important pour les réfugiés palestiniens.
Peter Hansen est commissaire général de lAgence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens (UNRWA).
Le Monde, 19 mai 2004.