UNSpecial N° 629 — Mai – May 2004
 

Marco Polo et la grande muraille de Chine

Jean Michel Jakobowicz, ONU

Interview exclusive de Marco Polo, commerçant et aventurier vénitien (1254-1324).

D’après le livre récent d’une érudite anglaise*, vous ne seriez jamais allé en Chine?

Marco Polo (légèrement excédé): Déjà en 1299, lorsque mon chef d’ouvre Description du Monde est paru, j’ai eu droit à ces mêmes inepties. A la cour du grand Khan, de tels mensonges étaient punis de mort. Votre érudite n’aurait pas fait long feu!

Mais il y a quand même des faits troublants. Ainsi, dans votre livre, vous ne parlez jamais de l’écriture chinoise ou du nom de certaines villes importantes. Ce n’est pas de ma faute si ce bon à rien de Rustichello a égaré des pages du manuscrit. D’ailleurs, on a aussi prétendu que je mélangeais parfois le rêve et la réalité, mais c’est en grande partie à cause de ce Français, qui a transcrit mes pensés et dont le style est avant tout celui d’un romancier.

On a aussi dit que vous aviez omis de parler de la Grande Muraille de Chine!
Cela fait aussi partie des oublis de Rustichello. Comment aurais-je pu aller au royaume de Cathay sans voir la Grande Muraille. D'ailleurs je me souviens de ma premire visite comme si c'tait hier. C'tait Cambaluc, cette magnifique cit que Kublai Khan avait fait construire, dans son palais d't entirement recouvert d'or et d'argent et dont le hall tait si grand que 6'000 personnes pouvaient aisment y dner.  Kublai Khan, m'ayant fait la grce de me compter parmi ses proches, me demanda si j'aimerais visiter la Grande Muraille, la  "Wan-Li Qang-Qeng  comme il l'appelait -- ce qui signifie le mur long de 10'000 Li, environ 5'000 kilomtres . Car me dit-il  Celui qui n'est jamais all sur la Grande Muraille n'est pas un brave. J'avais bien sure dj entendu parler de la Muraille, mais pour faire plaisir au grand Khan, je lui dis que rien ne me ferais plus plaisir.

Des le lendemain nous partmes, le Grand Khan, mon pre, mon oncle et moi-mme pour le nord avec une troupe nombreuse de courtisans et de soldats. La garde du Kublai Khan chevauchait les 10'000 talons blancs qui faisaient la gloire du Palais Imprial. Aprs plusieurs heures de course folle qui visiblement faisait la joie du Grand Khan car il tait avant tout rest un Mongol, nous parvnmes la Grande Muraille. C'est Kublai Khan lui-mme qui m'en fit les honneurs. J'entends encore sa voix de stentor rsonner mes oreilles.

L'origine ed la Grande Muraille remonte la nuit des temps. Sous la dynastie des Zhou, il s'agissait essentiellement de petites fortifications souvent en terre destines protger les villes et les villages. Plus tard durant l'Epoque des Printemps et Automne c'est--dire d'aprs votre calendrier entre 770 et 476 avant J.C. les diffrents duchs crrent de grandes structures pour les protger des attaques de leurs ennemis. Ce n'est que sous la dynastie des Qin que ces diffrentes parties de la muraille furent lies les unes aux autres pour protger l'empire naissant des invasions du nord. On doit cette grande oeuvre l'empereur Qin Shi Huang qui unifia le royaume du Cathay en 214 avant JC. Il lui fallu dix ans pour construire cette Muraille qui allait depuis Linzhao l'est jusqu' Liaodong l'ouest. Mais cette Muraille aussi grande et aussi puissante fut-elle, ne parvint pas dcourager mes anctres d'harceler le Cathay du Nord. C'est sous l'Empereur Han Wu Di aux alentours de 119 avant JC que la Grande Muraille fut tendu. Jusqu' couvrir plus de 6.500 kilomtres. Cette muraille ressemble un dragon qui court sur une grande partie du pays. Sa hauteur est comprise entre 4,5 et 16,5 mtres. Tous les 60 mtres se trouve une tour de garde. Deux cavaliers peuvent se croiser sur le chemin de ronde. Elle sert non seulement defendre  mais aussi faire circuler les nouvelles. D'une tour l'autre des feux ou des signaux permettent de donner l'alerte. Des courriers cheval peuvent se relayer trs rapidement. Elle est totalement infranchissable" "Mais comment a fait votre anctre Gengis Khan a-t-il fait pour la franchir, demandais-je alors dans ma candeur juvnile?" Kublai Khan sourit et me dit "L ou la force du lion n'est pas suffisante la malice du renard la remplace. Gengis Khan a sut profiter de la faiblesse des Turks Ouigouts. Une fois pass la muraille rien ni personne ne pouvait arrter Gengis Khan."

Vous semblez en effet très bien connaître
La jalousie, mon cher, la jalousie. Tout le monde jalousait mes aventures qui ont fait rêver de nombreuses générations de jeunes. Sans parler de tous ces tenanciers d’auberges qui n’ont jamais pu admettre que c’est le Grand Marco Polo qui a ramené les nouilles et les glaces du royaume de Cathay.

C’est donc vrai, les nouilles sont chinoises avant d’être italiennes?
Je vous l’affirme jeune homme, je vous l’affirme!

Photos: Pierre Virot, photographer of the World Health Organization HQ - Geneva.

 

* Wood, Frances. Did Marco Polo Go to China? Westview Press, 1995.