UNSPECIAL No 624– Decembre - December 2003

ÉDITORIAL

Un sommet pour qui?
A summit for whom?

INTERVIEW

WHO’s 3 by 5 Target : 

PERSONNEL

Gender discrimination : D.A.M.M. IT! 
La dépression nerveuse reconnue comme accident du travail
Security and safety of staff
L’alcool au travail 

GLOBE

Pourquoi ne pas le faire (7)
Pourquoi ne pas le faire (8)
Equadorian businessman meets great challenges for social development
Would you like a cup of tea? 
Building model boats
How do you kill a myth? 
World Summit on the Information Society
Cap loisirs

SERVICES

Le livre en beauté
Interview de M. Pascal Frachet 
Tips to preserve our heritage?
Astuces pour conserver notre patrimoine 
Tips

FEUILLETON

Mélanie (French)
Mélanie (English)



 

 

Le livre en beauté

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Interview avec René Nydegger, Chef de l’Atelier de reliure
Bibiothèque de l’ONUG.

Vous êtes relieur, un métier peu commun et peu connu. 

Et malheureusement peut-être de moins en moins connu. On ne s’invente pas relieur. La formation est essentielle. Les écoles de référence sont à Lausanne, Bern, Bâle ou Zürich. Fait anecdotique mais significatif, mon collègue, M. Thomas Hornisberger, a suivi la même formation que moi à Bern, dans la même école et…. avec le même professeur. Ce métier demande un réel sens artistique, un goût prononcé pour le travail manuel, minutieux et soigneux.

Quand avez-vous commencé à exercer votre art pour l’ONU? 

Pour être exact, le 1 mars 1970. Travailler dans une Bibiothèque, qui plus est celle de l’ONU où il existe plus d’un million d’ouvrages et quelques milliers de quotidiens, est bien plus enrichissant que de travailler dans un atelier de reliure. Ici, le travail est plus diversifié, au-delà de la pratique de la reliure il y a d’autres tâches telles que l’ordonnancement de tous ces volumes.

Vous travaillez depuis plus de 33 ans dans le métier, les techniques ont-elles évolué?

Oui, il existe maintenant des machines industrielles qui peuvent accélérer le processus. Mais à la Bibliothèque de l’ONU, nous restons sur des techniques artisanales, pour des raisons de qualité mais également en raison de la diversité des formats que nous travaillons. A chaque étape une machine : le massicot pour égaliser la coupe des volumes, la cisaille pour couper la toile de couverture, la colleuse, la presse à percussion ou hydraulique, et enfin la dorure manuelle ou avec la presse à dorer selon la taille de l’ouvrage.

Il vous faut combien de temps pour réaliser ces étapes? 

Avec l’expérience, ce n’est pas si long. Mais le temps de séchage du dos, de la couverture, puis le temps sous presse restent incompressibles. La durée moyenne pour la reliure d’un ouvrage est d’une semaine.

Quel est votre volume de travail et quelles reliures réalisez-vous? 

Mon collègue et moi réalisons entre cinq et six mille reliures par an. Tous les livres de la Bibliothèque, neufs ou non, sont reliés dans le but de renforcer leur solidité, mais également dans un souci de présentation uniforme. Les livres destinés à la salle de lecture sont systématiquement recouverts en totalité (la pleine toile), les autres sont le plus souvent recouverts en partie (la demi toile). Je préfère personnellement, pour de gros volumes tels que le livre de M. Pallas « Histoire et architecture du Palais des Nations » le dos droit, mais il résiste moins aux ouvertures répétées que le dos arrondi.

Pourriez-vous nous préciser votre budget annuel d’achat de matériaux? 

Entre 10 et 20’000 chf. La toile est chère, 15,35 chf pour la toile Buckram et près de 30% de plus pour la toile Rexine similicuir. Pour les écritures en dorure, les feuilles d’or imitation, coûtent 2,59 chf le m2 et, en or véritable, selon le cours de l’or, environ 5’000,- chf le rouleau format 30,5m x 61cm. J’ai eu l’occasion d’en acheter pour la Bibliothèque de l’ONU dans les années 70-80’.

Pour exercer cet art, le goût de la lecture doit être essentiel? 

Pour ma part, je ne lis pratiquement aucun des volumes que je relie. J’ai par contre un goût prononcé pour les quotidiens. Ainsi, entre 1981 et 2002 j’ai sélectionné des articles de presse sur l’ONU dans des quotidiens tels que Neue Zürcher Zeitung, La Tribune, Le Monde et également UN Special. Vingtcinq volumes de « L’ONU sous ma loupe », disponibles à la demande à la Bibliothèque, parlent de l’Organisation sous les angles divers de l’humour, de la dérision, de petites histoires ou d’articles plus polémiques tel que celui en 1997de votre rédacteur en chef, Jean-Michel Jakobowicz, intitulé « Faut-il brûler les livres? ». Vous vous imaginez ma réaction, moi qui embellis, consolide et préserve ces pièces avec tout le soin qu’elles méritent! Le CD rom est-il seulement garanti 50 ans!

Vous avez des preuves tangibles que le livre résiste si bien au temps?

Oui, il faut que je vous fasse visiter le musée privé de la Bibliothèque. René Nydegger me conduit à la porte B2 « Dépôt Bibiothèque - Annexe magasin de livres ». Un escalier pentu nous mène dans des sous-sols, la hauteur sous plafond ne dépasse pas deux mètres, une odeur forte de vieux papier me surprend et, sous la conduite documentée et parfaitement rodée de René, je découvre un véritable musée tout au long d’un surprenant dédale de couloirs.

Pourquoi ce musée dans un lieu si reculé du public?

Quand il a été question de « mettre de l’ordre » dans cet espace qui était alors un débarras en 1988, il n’était pas question d’un musée. De 1988 à 1990, nous y avons trouvé des trésors et cette destination s’est vite imposée comme une évidence. Depuis nous enrichissons cet espace de machines, d’outils de travail devenus de véritables pièces de collection : machines à écrire Olympia ou Remington, le premier écran d’ordinateur, une agrafeuse des années 50’, le très réputé taille crayon Caran d’Ache en fer des années 60’. Certains fonctionnaires qui connaissent ce petit musée, font des dons. J’ai également l’œil lors des « grands ménages ». J’ai ainsi récupéré in extremis les quotidiens autrichiens Austria Wiener Zeitung qui dataient de 1920 à 1975, ou, d’une moindre valeur historique, cette boite ECE en cuir pour le courrier, certainement travaillée à la main chez un relieur.

Quels sont les plus anciens « papiers » que vous possédez?

J’ai beaucoup de quotidiens du début du siècle et de tous pays. Le plus ancien, Le Journal officiel de l’Empire français date de juillet 1869. Nous avons également par exemple presque tous les numéros du quotidien allemand Vorwärts des années 1921 à 1933.

Ces quotidiens reliés du début du siècle sont des volumes impressionnants. Le plus lourd pèse combien?

Les volumes reliés par deux mois des quotidiens d’Argentine La Prensa, de 1938 à 1940, pèsent chacun 12 kg!

Vous avez mis sous verre certains quotidiens, certaines affiches. Leur mérite?

Souvent ce sont des premiers ou des derniers numéros. Ce qui permet également de suivre l’histoire de la presse. Ainsi le quotidien Le Temps qui existe depuis le 18 mars 1998, s’appelait à son origine de 1868 au 28 février 1998 Le Journal de Genève et également Le Nouveau Quotidien du 24 septembre 1991 au 27 février 1998. The Geneva Post a vécu de mars à juillet 1996, une étoile parmi les quotidiens genevois, mais qui trouve également sa place ici, dans son édition intégrale. J’aime aussi à valoriser sous verre des événements : la pose de la première pierre du Palais retracée par le quotidien Journal Round the World With the League of Nations du 7 octobre 1929; les affiches de la non-adhésion de la Suisse à la Société des Nations du 16 mai 1920 ou de son adhésion à l’ONU en 2002.

Ces vieux quotidiens ici conservés, peuvent être consultés par des personnes extérieures à votre département?

L’accès n’est pas libre et encore moins la consultation de ces pièces historiques. Si vous souhaitez les consulter, vous devez vous adresser au service du prêt à la Bibliothèque, qui vous accompagnera. Aucun de ces ouvrages ne pourra sortir de cet espace, vous pourrez cependant les photographier.

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Tous les rayonnages sont en bois et les livres de papier. Toutes des matières inflammables…. 

Pour l’histoire, malgré leur apparence très neuve, les étagères datent de la construction du Palais. En bois, elles brûleraient en effet très bien. Par contre, le papier trop dense, prendrait difficilement feu. Ceci ne justifie cependant pas qu’il n’y ait dans cet espace de près de 3’000 mètres linéaires qu’un seul détecteur de feu. Par contre, les bobines de films en nitrate, très inflammables, sont conservées dans un lieu protégé extérieur au Palais. J’en profite pour lancer un appel au secours pour certains des films ici stockés, tels que « League of Nations first Assembly Geneva Switzerland November 1920 », qui sont en train de se décomposer!

Vous quittez le Palais à la fin du mois pour votre retraite. Votre relève est assurée?

Oui. L’histoire se répète. Quand mon prédécesseur était parti à la retraite, j’ai recruté mon collaborateur actuel, M. Thomas Hornisberger, avec tout le temps et l’attention qu’il faut…. Tout comme il le fera pour assurer sa succession. Toujours dans un esprit de qualité et de tradition.

Un regret?

Les bandes sonores d’enregistrement des conférences de 1945 ont été conservées mais les machines n’existent plus, ni au Palais, ni à la Radio Suisse Romande. Autre regret, ou appel à témoin : une machine à écrire l’alphabet chinois, tellement particulière, que j’avais récupérée…. et qui a disparu de « mon » musée en 2000! Sinon, depuis mon arrivée au Palais et dans ce même bureau, j’ai conservé de très bons souvenirs et surtout j’ai réalisé des ouvrages que je suis fier de laisser à l’Organisation.

Propos recueillis par Emmanuelle Gantet.