Le livre en beauté
Vous êtes relieur, un métier
peu commun et peu connu.
Et malheureusement peut-être de moins en moins connu. On ne
sinvente pas relieur. La formation est essentielle. Les écoles
de référence sont à Lausanne, Bern, Bâle
ou Zürich. Fait anecdotique mais significatif, mon collègue,
M. Thomas Hornisberger, a suivi la même formation que moi à
Bern, dans la même école et
. avec le même professeur.
Ce métier demande un réel sens artistique, un goût
prononcé pour le travail manuel, minutieux et soigneux.
Interview avec
René Nydegger,
Chef de l’Atelier de reliure
Bibiothèque de l’ONUG.
Quand avez-vous commencé à
exercer votre art pour lONU?
Pour être exact, le 1 mars 1970. Travailler dans une Bibiothèque,
qui plus est celle de lONU où il existe plus dun
million douvrages et quelques milliers de quotidiens, est bien
plus enrichissant que de travailler dans un atelier de reliure. Ici,
le travail est plus diversifié, au-delà de la pratique
de la reliure il y a dautres tâches telles que lordonnancement
de tous ces volumes.
Vous travaillez depuis plus de 33 ans dans
le métier, les techniques ont-elles évolué?
Oui, il existe maintenant des machines industrielles qui peuvent accélérer
le processus. Mais à la Bibliothèque de lONU, nous
restons sur des techniques artisanales, pour des raisons de qualité
mais également en raison de la diversité des formats que
nous travaillons. A chaque étape une machine : le massicot pour
égaliser la coupe des volumes, la cisaille pour couper la toile
de couverture, la colleuse, la presse à percussion ou hydraulique,
et enfin la dorure manuelle ou avec la presse à dorer selon la
taille de louvrage.
Il vous faut combien de temps pour réaliser
ces étapes?
Avec lexpérience, ce nest pas si long. Mais le
temps de séchage du dos, de la couverture, puis le temps sous
presse restent incompressibles. La durée moyenne pour la reliure
dun ouvrage est dune semaine.
Quel est votre volume de travail et quelles
reliures réalisez-vous?
Mon collègue et moi réalisons entre cinq et six mille
reliures par an. Tous les livres de la Bibliothèque, neufs ou
non, sont reliés dans le but de renforcer leur solidité,
mais également dans un souci de présentation uniforme.
Les livres destinés à la salle de lecture sont systématiquement
recouverts en totalité (la pleine toile), les autres sont le
plus souvent recouverts en partie (la demi toile). Je préfère
personnellement, pour de gros volumes tels que le livre de M. Pallas
« Histoire et architecture du Palais des Nations » le dos
droit, mais il résiste moins aux ouvertures répétées
que le dos arrondi.
Pourriez-vous nous préciser votre
budget annuel dachat de matériaux?
Entre 10 et 20000 chf. La toile est chère, 15,35 chf
pour la toile Buckram et près de 30% de plus pour la toile Rexine
similicuir. Pour les écritures en dorure, les feuilles dor
imitation, coûtent 2,59 chf le m2 et, en or véritable,
selon le cours de lor, environ 5000,- chf le rouleau format
30,5m x 61cm. Jai eu loccasion den acheter pour la
Bibliothèque de lONU dans les années 70-80.
Pour exercer cet art, le goût de la
lecture doit être essentiel?
Pour ma part, je ne lis pratiquement aucun des volumes que je relie.
Jai par contre un goût prononcé pour les quotidiens.
Ainsi, entre 1981 et 2002 jai sélectionné des articles
de presse sur lONU dans des quotidiens tels que Neue Zürcher
Zeitung, La Tribune, Le Monde et également UN Special. Vingtcinq
volumes de « LONU sous ma loupe », disponibles à
la demande à la Bibliothèque, parlent de lOrganisation
sous les angles divers de lhumour, de la dérision, de petites
histoires ou darticles plus polémiques tel que celui en
1997de votre rédacteur en chef, Jean-Michel Jakobowicz, intitulé
« Faut-il brûler les livres? ». Vous vous imaginez
ma réaction, moi qui embellis, consolide et préserve ces
pièces avec tout le soin quelles méritent! Le CD
rom est-il seulement garanti 50 ans!
Vous avez des preuves tangibles que le livre
résiste si bien au temps?
Oui, il faut que je vous fasse visiter le musée privé
de la Bibliothèque. René Nydegger me conduit à
la porte B2 « Dépôt Bibiothèque - Annexe magasin
de livres ». Un escalier pentu nous mène dans des sous-sols,
la hauteur sous plafond ne dépasse pas deux mètres, une
odeur forte de vieux papier me surprend et, sous la conduite documentée
et parfaitement rodée de René, je découvre un véritable
musée tout au long dun surprenant dédale de couloirs.
Pourquoi ce musée dans un lieu si
reculé du public?
Quand il a été question de « mettre de lordre » dans cet espace qui était alors un débarras en
1988, il nétait pas question dun musée. De
1988 à 1990, nous y avons trouvé des trésors et
cette destination sest vite imposée comme une évidence.
Depuis nous enrichissons cet espace de machines, doutils de travail
devenus de véritables pièces de collection : machines
à écrire Olympia ou Remington, le premier écran
dordinateur, une agrafeuse des années 50, le très
réputé taille crayon Caran dAche en fer des années
60. Certains fonctionnaires qui connaissent ce petit musée,
font des dons. Jai également loil lors des « grands ménages ». Jai ainsi récupéré
in extremis les quotidiens autrichiens Austria Wiener Zeitung qui dataient de 1920 à 1975, ou, dune moindre valeur historique,
cette boite ECE en cuir pour le courrier, certainement travaillée
à la main chez un relieur.
Quels sont les plus anciens « papiers » que vous possédez?
Jai beaucoup de quotidiens du début du siècle
et de tous pays. Le plus ancien, Le Journal officiel de lEmpire
français date de juillet 1869. Nous avons également
par exemple presque tous les numéros du quotidien allemand Vorwärts des années 1921 à 1933.
Ces quotidiens reliés du début
du siècle sont des volumes impressionnants. Le plus lourd pèse
combien?
Les volumes reliés par deux mois des quotidiens dArgentine
La Prensa, de 1938 à 1940, pèsent chacun 12 kg!
Vous avez mis sous verre certains quotidiens,
certaines affiches. Leur mérite?
Souvent ce sont des premiers ou des derniers numéros. Ce qui
permet également de suivre lhistoire de la presse. Ainsi
le quotidien Le Temps qui existe depuis le 18 mars 1998, sappelait
à son origine de 1868 au 28 février 1998 Le Journal
de Genève et également Le Nouveau Quotidien du 24 septembre 1991 au 27 février 1998. The Geneva Post a vécu de mars à juillet 1996, une étoile parmi
les quotidiens genevois, mais qui trouve également sa place ici,
dans son édition intégrale. Jaime aussi à
valoriser sous verre des événements : la pose de la première
pierre du Palais retracée par le quotidien Journal Round
the World With the League of Nations du 7 octobre 1929; les affiches
de la non-adhésion de la Suisse à la Société
des Nations du 16 mai 1920 ou de son adhésion à lONU
en 2002.
Ces vieux quotidiens ici conservés,
peuvent être consultés par des personnes extérieures
à votre département?
Laccès nest pas libre et encore moins la consultation
de ces pièces historiques. Si vous souhaitez les consulter, vous
devez vous adresser au service du prêt à la Bibliothèque,
qui vous accompagnera. Aucun de ces ouvrages ne pourra sortir de cet
espace, vous pourrez cependant les photographier.
Tous les rayonnages sont en bois et les
livres de papier. Toutes des matières inflammables
Pour lhistoire, malgré leur apparence très neuve,
les étagères datent de la construction du Palais. En bois,
elles brûleraient en effet très bien. Par contre, le papier
trop dense, prendrait difficilement feu. Ceci ne justifie cependant
pas quil ny ait dans cet espace de près de 3000
mètres linéaires quun seul détecteur de feu.
Par contre, les bobines de films en nitrate, très inflammables,
sont conservées dans un lieu protégé extérieur
au Palais. Jen profite pour lancer un appel au secours pour certains
des films ici stockés, tels que « League of Nations first
Assembly Geneva Switzerland November 1920 », qui sont en train
de se décomposer!
Vous quittez le Palais à la fin du
mois pour votre retraite. Votre relève est assurée?
Oui. Lhistoire se répète. Quand mon prédécesseur
était parti à la retraite, jai recruté mon
collaborateur actuel, M. Thomas Hornisberger, avec tout le temps et
lattention quil faut
. Tout comme il le fera pour assurer
sa succession. Toujours dans un esprit de qualité et de tradition.
Un regret?
Les bandes sonores denregistrement des conférences de
1945 ont été conservées mais les machines nexistent
plus, ni au Palais, ni à la Radio Suisse Romande. Autre regret,
ou appel à témoin : une machine à écrire
lalphabet chinois, tellement particulière, que javais
récupérée
. et qui a disparu de « mon » musée en 2000! Sinon, depuis mon arrivée au Palais
et dans ce même bureau, jai conservé de très
bons souvenirs et surtout jai réalisé des ouvrages
que je suis fier de laisser à lOrganisation.
Propos recueillis par Emmanuelle Gantet.