UNSpecial N° 623 — Novembre – November 2003
 

Mélanie Mercier née Markowitz (8)

Mélanie se lance dans la bataille

Jean Michel Jakobowicz, ONU

Mélanie Mercier née Markowitz, chef
économiste adjointe dans le Département
des projections de l’Organisation est la cible
d’étranges messages qui menacent ses enfants,
Isabelle 8 ans et Benjamin 10 ans, au point qu’elle
décide de les mettre à l’abri chez ses parents à
Paris. Entre temps, son collègue David Garrido,
qui tentait de l’aider à démêler les fils de son
histoire, est retrouvé assassiné.
(Vous pouvez retrouver les sept premiers épisodes
de Mélanie sur le site Internet de UN Special:
http://www.unspecial.org)

Les jours qui suivirent furent étonnamment euphoriques. Bien sûr, Mélanie ne pouvait pas s’empêcher de penser à David, mais tout semblait lui réussir et elle sentait comme un poids en moins sur ses épaules.

Le moment le plus délicieux fut certainement la première réunion qui la mit en présence de toute son équipe. Tous se sentaient un peu coupables de l’avoir si lâchement laissé tomber au moment de sa

disgrâce. En quelques mots elle les mit à l’aise. Par contre, quand Radronovi entra dans la salle, elle prit son ton le plus sérieux pour dire:

— Bonjour, Monsieur Radronovi! Que nous vaut le plaisir? — Mais je viens à la réunion, dit ce dernier, tout surpris par cette entrée en matière. — Mais il ne me semble pas que vous ayez été invité, répondit Mélanie. D’ailleurs, ajouta-t-elle, je m’étonne que vous soyez encore parmi nous, il m’avait semblé comprendre que vous étiez muté au service de la gestion des stocks! Quelques rires fusèrent dans la salle de conférences. Radronovi se leva, le visage congestionné, et se dirigea vers la porte. Certains l’entendirent même murmurer quelque chose comme "S… ! Tu me le paieras!"

Tous étaient d’accord, la croissance économique allait être catastrophique. L’économie mondiale se dirigeait vers une récession monstrueuse et les quelques signaux positifs qui se manifestaient, en particulier aux USA, n’étaient dus qu’à l’imminence de l’élection présidentielle. Ce soubresaut ferait long feu et la crise était inévitable. De toute évidence, ces conclusions allaient à l’encontre de tout ce que les autres institutions avaient écrit. Mélanie le savait, mais elle était intimement persuadée qu’elle avait raison. Et jusqu’à présent, son intuition « économique » ne l’avait jamais trompée.

En fin de semaine, les enfants étaient censés revenir à Genève, accompagnés par leur grand- père. Mélanie était impatiente de retrouver ses petits. Jérôme, son ex, lui avait téléphoné deux fois dans la semaine pour demander de leurs nouvelles. Il lui posa toutes sortes d’autres questions qui lui firent plaisir. La période détestable qui avait suivi leur divorce semblait être révolue. Jérôme était beaucoup plus décontracté. Il s’intéressait à eux, sans être intrusif.

Mercredi, elle déjeuna avec Julia Thornbird, sa collègue traductrice. Elle semblait des plus moroses. Elles parlèrent de David et de ce qui s’était passé. Mélanie n’avait de cesse de se reprocher de l’ « avoir envoyé se faire tuer ». Julia essayait désespérément de lui dire qu’elle avait tort. Mélanie sentait confusément que son amie, malgré ses dénégations, n’en pensait pas moins que tout était de sa faute. Elle ressortit de ce repas au trente-septième dessous. Dans l’après-midi, elle réussit à se reprendre. Même si tel était le cas, elle devait tout faire pour mener sa mission à bien et retrouver les assassins de David. Et maintenant elle n’était plus seule. Jeudi, elle essaya d’éviter Julia Thornbird à la cafétéria. Mais cette dernière la repéra et se dirigea vers elle sans hésiter.

— Tiens, tu mets des lunettes de soleil à l’intérieur, maintenant ? demanda-t-elle à son amie. — J’ai une conjonctivite, lui répondit Julia.

Durant tout le repas, Julia ne cessa de parler de David, comme pour remuer le couteau dans la plaie. A plusieurs reprises, Mélanie fut sur le point de lui confier le plan qu’ils avaient élaboré pour retrouver les assassins. Mais elle se reprit à temps.

Du secret le plus absolu dépendait sa réussite. Au moment de quitter son amie, Mélanie découvrit en se penchant pour récupérer son sac à main que derrière les lunettes noires, Julia cachait un énorme oil au beurre noir et non une conjonctivite. Mélanie n’osa rien dire.

Jeudi après-midi, la veille du retour de ses enfants, un message attendait Mélanie dans sa boîte aux lettres électronique. Son origine: ami42312@hotmail.com. Il était relativement court: «Nous savons que tes enfants rentrent demain. Tu peux être certaine que tu ne les reverras pas !» Mélanie ne put réprimer un frisson. Ses mains tremblaient en composant le numéro de téléphone qui lui avait été donné. Ce ne fut qu’en entendant la voix de Sasaka qu’elle se reprit.

— Il a envoyé un nouveau message, dit-elle avec difficulté. — Enfin ! dit Sasaka, je commençais à désespérer. Donc vous faites exactement ce que nous avons décidé l’autre nuit. De mon côté, je m’occupe du reste avec Julie.

Malgré l’assurance de Sasaka, Mélanie n’était pas rassurée. Elle composa le numéro de ses parents.

— Allô ! dit sa mère. Et sans lui laisser le temps de parler, elle ajouta d’un seul trait : je ne comprends pas ce que tu donnes à manger à tes enfants. Ici ils dévorent alors que chez toi ils ne mangent presque pas. Ce n’est pas étonnant avec la vie que tu mènes…. — Maman, coupa Mélanie. Peux-tu me passer Papa, s’il te plaît !
— Dès que je te dis des vérités, tu te tournes vers ton père… je — Maman, je t’en prie, c’est urgent. Mélanie entendit sa mère appeler « Léon, c’est ta fille qui veut te parler ». Sa mère avait appuyé sur le « ta fille ». Mélanie n’échangea que quelques mots avec son père. Puis raccrocha.

Une maison de trois étages dans la 87e rue, entre Madison Avenue et la 5e Avenue Erwin Mülbach est au téléphone.

— L’opération est prévue pour mercredi prochain. Elle débutera à Tokyo.
— …

— De mon côté, tout semble sous contrôle, ajoutat-il.
— …

— Je sais, dit-il excédé, ce sont de petites erreurs qui ne se reproduiront pas. Les chiffres diront ce que nous voulons qu’ils disent, soyez-en certain. Nous avons de très bons arguments pour y parvenir.  

A suivre.