UNSpecial N° 621 — August/September – Août/Septembre 2003
 

Mélanie Mercier née Markowitz (6)

Le meurtre

Jean Michel Jakobowicz, ONU

Mélanie Mercier née Markowitz, chef
économiste adjoint dans le Département
des projections de l’Organisation est la cible
d’étranges messages qui menacent ses enfants
Isabelle 8 ans et Benjamin 10 ans au point
qu’elle décide de les mettre à l’abri chez ses
parents à Paris. Entre temps, son collègue David
Garrido, qui essaie de l’aider à démêler les fils de
son histoire, a disparu. (Vous pouvez retrouver
les cinq premiers épisodes de Mélanie sur le site
Internet de UN Special):
http://www.unspecial.org

Après le départ des enfants les événements se sont précipités. Tout d’abord, en arrivant le lendemain au bureau, une note de service m’attendait. Une formule laconique écrite par mon chef direct, Hubert de la Seine, annonçait que pour des raisons de surcharge de travail et par « équité », j’étais déchargée de l’Etude économique de l’organisation et que Alexander Radronovi la terminerait à ma place.

Mon sang ne fit qu’un tour. Je décrochai le téléphone et appelai Hubert de la Seine pour lui dire ce que je pensais de son mémo. Il était parti, soi-disant en mission pour les huit prochains jours. Quand j’essayai de joindre Wilfred Heman, le directeur de la Division, il était «en conférence et devait malheureusement lui aussi s’absenter, juste après ladite réunion. » Je reconnaissais bien là le « courage » de ces messieurs. Prendre une décision d’accord mais l’assumer jamais.

Je sortis dans le couloir pour aller voir un de mes chefs de section. En passant devant la salle de conférence de la Division dont la porte était ouverte, j’entre aperçu Alexander Radronovi qui trônait en bout de table et mes autres collègues. Ils firent semblant de ne pas me voir. Même ma secrétaire baissa les yeux en me voyant rentrer. Je fermai brutalement la porte de mon bureau. J’étais au bord des larmes.

Quelle bande de lâche et de s. . Et en plus je ne savais même pas à qui confier ma rage. David n’avait toujours pas réapparu. Je décidais donc de téléphoner à mon amie Julia Thornbird, à qui j’expliquai tout ce qui venait de m’arriver.

— J’arrive, me dit-elle, à peine avais-je fini mon histoire. Cela me réconforta, au moins mes amies, mes vraies amies ne me quittaient pas. — Tu te rends compte, ils étaient tous là à boire les paroles de cet imbécile d’Alexander, alors qu’hier encore ils ne ménageaient pas leurs critiques. Aujourd’hui, parce que c’est lui qui dirige le projet, ils rampent. Tous des lâches.
— Mais pourquoi tout ça ? Pour quelques points de croissance de plus ou de moins ? Qu’est-ce que ça peut faire ? me demanda Julia. — Ça fait … je n’en sais plus rien. Mais visiblement mes chefs trouvent que ça fait une différence. Tout ce que je sais c’est que j’en ai ras le bol. — Tu devrais au contraire être contente, tu vas pouvoir aborder les prochaines semaines sans stress, me dit Julia en essayant de se faire convaincante. — Parce que tu crois que je vais me laisser faire par cette bande de machos ? Il faut que je prépare mon plan de contre-attaque et pour ça, j’ai besoin de toi. — A vos ordres mon général, me répondit ma copine en riant. Son rire était si communicatif que je ne pus m’empêcher de rire à mon tour. Dommage que David ne soit pas là, il aurait sûrement pu nous aider. — Toujours pas de nouvelles, me demanda Julia ? — Non, rien, mon père me dit que je devrais m’occuper de lui en priorité. — Attends, je ne comprends pas.

Soudain je me souvins que je n’avais pas parlé de mes histoires de messages anonymes à ma meilleure amie. Je m’empressai de le faire.

— Merci, pour la confiance, me dit-elle. Tu aurais pu m’en parler avant. Comme je tardais à répondre elle poursuivit. Ton père a raison il faut à tout prix retrouver David.

A peine avait-elle dit ces mots que mon téléphone sonna. La voix de ma secrétaire semblait pleine de respect ce qui tranchait avec son attitude lorsque j’étais entrée dans le bureau.

— Monsieur le Secrétaire général aimerait vous parler au plus vite, me dit-elle. — Tu as entendu ? Demandais-je à Julia après avoir raccroché, le SG veut me parler. — Et bien ma chère, dit-elle en riant. On peut dire que les nouvelles voyagent vite et que madame à des relations dans les hautes sphères. Qu’est-ce que tu vas lui dire ? — Et bien je vais lui dire la vérité. Que les chiffres avancés par de la Seine et sa bande ne sont que des affirmations politiques sans fondements et que l’on va droit dans le mur.

Le bureau du SG se trouvait au cinquième étage de l’immeuble. Un long couloir kafkaïen y menait. Ce n’était pas la première fois que j’allais lui rendre visite, mais j’étais toujours aussi impressionnée, même si je l’avais connu voilà bien des années alors qu’il n’était que directeur d’une division et moi toute nouvelle arrivante. Nous avions sympathisé à l’époque et … non rien, en plus j’étais mariée.

Le bureau du Secrétaire général est très grand et un peu vieillot, avec des meubles assez disparates parce qu’offerts par différents Etats Membres de l’Organisation. On dirait un peu une brocante de luxe. Cette pensée me fit sourire. Pourtant lorsque je vis le visage du SG, mon sourire s‘évanouit immédiatement. Il avait l’air particulièrement sombre.

J’allais me lancer dans des explications laborieuses, lorsque je m’aperçus qu’il n’était pas seul dans le bureau. Il y avait là le chef de la sécurité et le conseiller juridique ainsi qu’un homme que je ne connaissais pas.

— Vous connaissez, tout le monde sauf peut- être Monsieur Savoy de la Police genevoise, dit le SG en s’adressant à moi. Ces messieurs ont quelques questions a vous poser. Un frisson me glaça le dos. De quoi pouvait-il bien s’agir ? — Comme vous êtes couverte par l’immunité diplomatique, me dit le policier, vous n’êtes en aucun cas obligée de répondre à mes questions. Puis sans attendre il ajouta : — Connaissez-vous un certain David Garrido ? une nouvelle décharge d’adrénaline me traversa le corps. Je parvins tout de même à hocher la tête. — Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? — Il y a trois jours, j’avais des ennuis et il m’a téléphoné en pleine nuit. — Quels genres d’ennuis, me demanda le policier genevois ? Je me tournais vers le Secrétaire général et l’interrogeai du regard. Le policier remarqua mon geste. Il ajouta d’une voix faussement désinvolte. — Vous avez la possibilité d’interrompre cet entretient à tout moment pour en discuter avec vos supérieurs. Le SG fit un signe de la tête qui ressemblait à un encouragement.

Mon récit commença tout doucement, comme si chaque mot me coûtait un effort surhumain. Puis le flot se déclencha et je racontais tout ce qui venait de m’arriver sans même reprendre mon souffle. La honte de parler de mes affaires devant ces quatre personnes avait laissé la place à une envie de me soulager d’un secret trop lourd pour moi. Quand j’en eus terminé, le silence régnait dans le grand bureau. Puis vint la question fatidique :

— Et pourquoi n’avez vous pas prévenu la police, me demanda le policier ? — Parce que vous m’auriez rit au nez : il n’y avait rien de répréhensible dans ce qui s’est passé : un coup de fil anonyme, un SMS anonyme lui aussi. Rien d’autre. — Et que pensez-vous que M. Garrido ait fait après vous avoir téléphoné ? — Je n’en sais rien. Je n’osais poser la question fatidique. Je me tournais désespérée vers le SG, qui dut lire ma question sur mon visage, car il dit : — Le corps de David Garrido a été retrouvé dans les sous-sols de la gare de Lyon à Paris. Mon cour s’arrêta de battre. Les murs se mirent à tourner. Je dus m’évanouir car, l’instant d’après le SG était penché sur moi et me tendait un verre d’eau. — Comment vous sentez-vous, me demanda-t- il d’une voix très douce? — Je … que lui est-il arrivé, demandai-je d’une voix que je ne reconnus pas. — On ne sait pas encore exactement, répondit le policier. Tout ce que l’on sait c’est qu’il a été tué par balle avant d’être décapité. — Quelle horreur ! Qui a pu faire une chose aussi horrible ? Des larmes me montèrent aux yeux et se mirent à couler sans que je puisse les retenir. — Nous n’en savons rien pour le moment, répondit le policier. Mais il est possible que ce meurtre ait un lien avec votre histoire. C’est pourquoi j’aimerais que nous reprenions pas à pas tout ce qui vous est arrivé. Tout d’abord quels étaient vos liens exacts avec M. Garrido ? La question me surprit. Certes je savais que les rumeurs allaient bon train dans l’Organisation mais de là à …

— Amicales, nous mangions souvent ensemble à midi avec mon amie Julia. — Rien de plus …. — Si vous voulez savoir s’il était mon amant, la réponse est « non ». Je laissai tomber ma tête dans mes mains et me remis à pleurer. — Si vous le désirez nous pouvons reprendre la discussion un peu plus tard. Je secouai la tête négativement.

A suivre …