UNSpecial N° 621 — August/September – Août/Septembre 2003
 

La Conscience du Monde

L’ONU face à l’irrationnel dans l’Histoire

Sergio Vieira de Mello

Extraits de la leçon inaugurale à
l’Institut universitaire de hautes études
internationales (IUHEI) de Genève, le
2 novembre 2000.

Sergio Vieira de MelloDans sa Philosophie du Droit et, plus tard, dans sa Logique, Hegel fit une affirmation particulièrement troublante par sa généralité: “ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est rationnel”(1).

Depuis mes bancs d’université, cette thèse audacieuse a été la source, peut-être autant que l’infinité de l’espace et du temps, d’un inépuisable questionnement.

Cette formule lapidaire est le dénominateur commun à la plupart des grandes écoles philosophiques – idéalistes ou matérialistes – et des religions, à savoir la conviction que le mouvement de l’histoire humaine est perfectible, qu’il suit un cours conforme à la raison. Peu importent les nombreuses, tragiques, répugnantes preuves du contraire : elles ne sont qu’un tumulte à la surface, les stations du calvaire de l’histoire, dont Hegel nous dit qu’elle n’est pas le lieu de la félicité. La violence et la cruauté, le mal que nous tenons pour des manifestations de l’irrationnel, ne seraient que le produit d’une “ruse” de la raison, le dur labeur du négatif. Paradoxalement, le mal serait ce qui permet à l’histoire, et bien entendu à l’humanité qui en est à la fois source et victime, d’atteindre par étapes successives et rigoureuses une croissante actualisation de l’Idée profonde qu’elle est supposée expliciter. Bref, le mal est acceptable car nécessaire.

PDGJe dois confesser que depuis le jour, en novembre 1969, où à 21 ans j’entrai aux Nations Unies, en cette ville de Genève, à laquelle je reste profondément attaché, je dois confesser, que j’ai dans ma carrière connu plus de défis à cette vision macro-historique providentielle que de vérifications de son bilan optimiste. Hegel me répondrait, sans doute, que mes trente années d’expérience appartiennent à la petite histoire pour ainsi dire, et que les aspérités du vernis qui ont retenu mon attention, m’ont empêché de percevoir les courants profonds.

Cela ne m’a pas empêché de me poser d’innombrables fois la question de savoir si la perspective hégélienne n’était pas une caricature froide et cynique de l’histoire, une monumentale imposture, une entreprise de blanchiment de tous les crimes et horreurs passés, présents et futurs – notamment ceux qui appartiennent à la catégorie que je qualifierais de mal absolu – sous prétexte qu’ils n’étaient et ne seront que des turbulences capillaires inévitables, voire souhaitables.

Confronté en première ligne à nombre des excès les plus choquants des trois dernières décennies, quelques interrogations ont surgi de façon réitérative, obsessive dans certaines circonstances, que je souhaiterais aujourd’hui partager avec vous. Elles se posent toutes sur la toile de fond de la nature et du comportement de l’espèce humaine, individuelle et sociétaire, organisée dans sa forme la plus élaborée, selon Hegel et encore de nos jours, à savoir l’Etat moderne. Je vous proposerai également, à ce stade de l’histoire, d’intégrer aux paramètres de notre raisonnement le niveau supérieur, la structure supra étatique, qui ouvre une nouvelle perspective à ce questionnement.

L’une des apories fondamentales – pour employer le mot aritotéliсien signifiant un problème qui demande à être résolu – est que l’intérêt mesquin et à courte vue, l’irrationnel, le langage de la force et de la violence que Hegel, au terme de sa Philosophie du Droit, identifiait comme la caractéristique propre aux relations internationales, sont devenus distinctifs de la plupart des conflits internes, intra-étatiques de l’histoire contemporaine. Voilà donc que le XX e siècle ramène l’irrationnel au cour même de l’Etat, tant au nord qu’au sud, comme si le mal absolu ne discriminait plus entre peuples soi-disant développés et sous-développés, comme si toute société, même hautement structurée, était vulnérable aux pulsions d’intolérance, d’injustice, de violence et de cruauté.

Les temps modernes nous ont révélé que la démarcation entre relations internationales et la dynamique interne aux Etats qui en sont les acteurs, est trouble. De plus en plus les conflits internes ont une dimension internationale et trouvent leurs racines, leur encouragement, leur soutien au-delà des frontières de l’Etat en crise. La mondialisation révèle l’étendue et l’enchevêtrement des origines du mal, autant que celles du bien.

Conclusion et Synthèse

Il n’est pas possible de démontrer scientifiquement que l’histoire est perfectible. Mais la formule d’Antonio Gramsci qui affirmait que l’optimisme de la volonté peut seul surmonter le pessimisme de la raison, reste vraie mais désormais insuffisante. Le pessimisme à son époque se référait à l’expression suprême du mal absolu qu’étaient le nazisme et le fascisme, dont il fut la victime.

Aujourd’hui, les formes extrêmes du mal ne sont pratiquement plus idéologiques; elles ne sont plus le résultat de politiques officielles, institutionnalisées – à l’exception de sociétés parias. Elles sont plutôt les nouvelles menaces qui mettent en cause l’avenir même de l’humanité et dont Genève est largement consciente : violence inter-ethnique souvent prédatrice, réseaux criminels transnationaux, terrorisme, misère, environnement, eau, santé, catastrophes naturelles, iniquités systémiques du commerce, de l’économie mondiale.

Ce que Martens appelait donc au crépuscule du XIX e siècle la “conscience publique” afin de contrecarrer l’inhumanité des conflits, accède, à l’aube du XXI e siècle, au statut de « conscience du monde ». La différence en un peu plus d’un siècle est que Martens n’avait à son époque aucun cadre institutionnel qui aurait pu incarner et exprimer cette conscience. Ce privilège, qui engendre également des devoirs, est le résultat des progrès considérables réalisés depuis

L’Organisation des Nations Unies est l’habitat même de cette conscience mondiale sans, en aucun cas, amoindrir le rôle d’autres institutions, régionales en particulier, d’autres réseaux qui sillonnent la planète et qui ont conduit à une révolution des catégories de l’espace et du temps. L’ONU est le seul instrument per-

mettant de réintroduire les normes de moralité dans le cours l’histoire et d’humaniser celle-ci. Je suis le premier à reconnaître qu’elle laisse beaucoup à désirer. Je crois avoir une conscience lancinante de toutes ses faiblesses, sur de nombreux théâtres et dans de multiples domaines. Mais j’ai appris aussi qu’elle est devenue indispensable à la survie de l’espèce humaine organisée en société, dont le caractère pleinement global n’est, après tout, qu’un phénomène très récent. Affaiblissez-la, démolissez-la – comme l’ont suggéré quelques intellectuels pantouflards et cabotins- et tout le reste littéralement s’écroule, toutes les autres structures partielles, sectorielles, toutes les couches transversales qui s’enchevêtrent à l’échelle régionale ou mondiale s’effriteraient, à court ou à moyen terme. Les Nations Unies sont le catalyseur de toutes ces forces disparates, discordantes, inconciliables, mutuellement exclusives que Hegel décrivait au terme de sa Philosophie du Droit. Dans le bilan de l’histoire, nous avons tendance à comptabiliser les échecs. Estimons-nous heureux, par conséquent, que la terre n’ait la création, à Genève encore, de la Société des Nations; progrès dont l’étendue passe désormais inaperçue, que nous tenons pour acquis et auxquels nous n’accordons plus l’importance qu’ils méritent. Nous sommes bel et bien blasés, inconscients du prix de cette insouciance. pas encore disparu. Nous le devons à l’Organisation des Nations Unies qui, tant bien que mal, tient le tout ensemble, en est l’imparfaite architecture.

Telle la prévention, dont je parlais tout à l’heure, la réussite des Nations Unies, qui est

de raisonner les protagonistes de l’histoire immédiate, de rendre le rationnel réel et le réel rationnel et ce, à l’échelle nationale et mondiale, ne semble susciter que l’indifféкence.

Nous avons chacun tendance à mesurer et à juger l’histoire en fonction de nos propres existences. Il nous faut adopter une perspective à plus longue portée. L’histoire n’est pas pressée. De plus en plus de forces, trop de forces, sont en jeu qu’il serait raisonnablement possible d’endiguer, de contrôler et de canaliser dans un sens résultant cohérent et non-tumultueux. Lorsque les présocratiques disaient de la philosophie qu’elle était appelée à ordonner le chaos, ils n’imaginaient pas un seul instant avoir trouvé la meilleure définition de ce que sont aujourd’hui les Nations Unies. Ordre turbulent avec ses soubresauts soudains, brutaux et traumatisants, avec ses tares difficiles à extirper, avec ses matérialisations du mal absolu sous toutes ses formes, mais ordre quand même.

Les Nations Unies réussiront-elles à évacuer l’irrationnel de l’histoire? Rien n’est moins certain, alors que tant de menaces mondiales pèsent sur notre avenir. Réussiront-elles à humaniser l’histoire? Je soutiens que c’est déjà le cas, dans le respect des identités et des cultures particulières. Mais avons-nous vraiment un choix? Les ingrédients d’humanité – raison et éthique – sont davantage présents aujourd’hui dans leurs manifestations particulières et universelles qu’à aucun moment antérieur de l’histoire. L’archétype mondial est là aussi, pour la première fois dans notre histoire.

Sans suggérer une conversion au providentialisme, reconnaissons le caractère unique de cette conjoncture historique; assumons le devoir qui nous incombe de faire réussir cet idéalisme relativiste, volontariste. Ce pourrait être la seule, la dernière chance d’accéder à un nouveau paradigme de société internationale qui dépasse, vers le haut et vers le bas, le modèle de l’Etat moderne, de ses attributions, de sa souveraineté absolue, de ses relations avec un nombre croissant d’autres états et, surtout, de son équilibre, de sa justice interne. A bien des égards ce modèle est déjà obsolète.

Il n’est pas impossible d’imaginer un saut qualitatif vers une Civitas Maxima. Comme il n’est pas impossible que l’étape suivante soit un dépassement de la dimension planétaire et notre habileté à relativiser dans un autre sens les grandes questions qui nous troublent et les formes extrêmes du mal qui nous affligent.

Avec humilité peut-être accéderons-nous à cette renaissance qui, réconciliés, nous situera au commencement d’une nouvelle étape, post-hégélienne, de notre histoire, ou l’équation entre le rationnel et le réel acquerra de nouvelles dimensions, moins égoïstement terrestres et davantage cosmiques.

En un sens, j’aurais trouvé à la fin une réponse aux doutes du début. Je reviendrais à l’origine, qui en philosophie était capable de se projeter dans l’univers et de le comprendre, au lieu de le réduire, comme nous le faisons avec suffisance, à l’espace restreint de notre intelligence et de notre environnement terrestre. L’idée d’infini, de ce qui dans le temps et l’espace est illimité, deviendrait moins insaisissable.

Etant donné l’intransigeance de la bêtise humaine, peut-être faudra-t-il attendre, tels les films de fiction, qu’une menace extra-planétaire surgisse pour que les Nations Unies réalisent enfin leur vocation. Une menace extérieure serait-elle le seul pouvoir fédératif, le seul impératif rationnel sur terre?

Le problème est que nous risquons de disparaître avant que ce défi nous soit lancé.

Il nous revient, il vous revient, de quitter le confort du quotidien, l’insouciance, les ambitions médiocres, le cynisme de la vie courante, de l’absence d’idéal, l’investissement de nos facultés dans les anti-valeurs que sont l’intolérance, la xénophobie, le racisme, l’intégrisme et le fondamentalisme de toutes sortes, les certitudes qui rejettent l’autre a priori, qui refusent le dialogue, qui justifient le crime.

Agissons selon les préceptes de cette conscience publique qui est latente en chacun de nous. Elle est votre conscience ou elle n’est pas. Cette conscience est à la fois un droit et un devoir. Judicieusement exprimée, son pouvoir est incalculable. Elle est par définition subjective, bien qu’elle s’exprime par de nombreux vecteurs de la société civile. Mais son instrument privilégié, sa manifestation objective la plus ambitieuse, en tant que conscience du monde, ce sont les Nations Unies. La convergence, la coïncidence des deux, est seule à même de réaliser notre raison d’être, qui est d’être raison.

En dernière analyse, c’est à nous qu’il revient de faire en sorte que Hegel n’ait pas entièrement tort.

(L’auteur était Docteur en philosophie, Docteur d’Etat ès-Lettres et Sciences Humaines, Université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne). Secrétaire général adjoint, Administrateur transitoire des Nations Unies au Timor-Oriental.)

 

(1) G.W.F Hegel, Principes de la Philosophie du Droit, trad. A Kaan, Gallimard, Paris, 1968.

Voir aussi

– E. Luttwak, Give War a Chance, in Foreign Affairs, July/August 1999; S.Vieira de Mello, Enough is Enough, in Foreign Affairs, January/February 2000.
– S. Vieira de Mello, Civitas Maxima : origines, fondements et portée philosophique et pratique du concept de supranationalité, thèse pour le Doctorat d’Etat ès-Lettres et Sciences Humaines, Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), Paris, août 1985.

(L’ensemble du texte de cette leçon se trouve sur le site Internet de UN Special : http://www.unspecial.org/).