La Conscience du Monde
LONU face à lirrationnel dans lHistoire
Sergio Vieira de Mello
Extraits de la leçon inaugurale à
l’Institut universitaire de hautes études
internationales (IUHEI) de Genève, le
2 novembre 2000.
Dans sa Philosophie du Droit et, plus tard, dans sa Logique, Hegel
fit une affirmation particulièrement troublante par sa généralité:
ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est
rationnel(1).
Depuis mes bancs duniversité, cette thèse audacieuse a été la source, peut-être autant que linfinité de lespace et du temps, dun inépuisable questionnement.
Cette formule lapidaire est le dénominateur commun à la plupart des grandes écoles philosophiques idéalistes ou matérialistes et des religions, à savoir la conviction que le mouvement de lhistoire humaine est perfectible, quil suit un cours conforme à la raison. Peu importent les nombreuses, tragiques, répugnantes preuves du contraire : elles ne sont quun tumulte à la surface, les stations du calvaire de lhistoire, dont Hegel nous dit quelle nest pas le lieu de la félicité. La violence et la cruauté, le mal que nous tenons pour des manifestations de lirrationnel, ne seraient que le produit dune ruse de la raison, le dur labeur du négatif. Paradoxalement, le mal serait ce qui permet à lhistoire, et bien entendu à lhumanité qui en est à la fois source et victime, datteindre par étapes successives et rigoureuses une croissante actualisation de lIdée profonde quelle est supposée expliciter. Bref, le mal est acceptable car nécessaire.
Je dois confesser que depuis le jour, en novembre 1969, où à
21 ans jentrai aux Nations Unies, en cette ville de Genève,
à laquelle je reste profondément attaché, je dois
confesser, que jai dans ma carrière connu plus de défis
à cette vision macro-historique providentielle que de vérifications
de son bilan optimiste. Hegel me répondrait, sans doute, que
mes trente années dexpérience appartiennent à
la petite histoire pour ainsi dire, et que les aspérités
du vernis qui ont retenu mon attention, mont empêché
de percevoir les courants profonds.
Cela ne ma pas empêché de me poser dinnombrables
fois la question de savoir si la perspective hégélienne
nétait pas une caricature froide et cynique de lhistoire,
une monumentale imposture, une entreprise de blanchiment de tous les
crimes et horreurs passés, présents et futurs notamment
ceux qui appartiennent à la catégorie que je qualifierais
de mal absolu sous prétexte quils nétaient
et ne seront que des turbulences capillaires inévitables, voire
souhaitables.
Confronté en première ligne à nombre des excès les plus choquants des trois dernières décennies, quelques interrogations ont surgi de façon réitérative, obsessive dans certaines circonstances, que je souhaiterais aujourdhui partager avec vous. Elles se posent toutes sur la toile de fond de la nature et du comportement de lespèce humaine, individuelle et sociétaire, organisée dans sa forme la plus élaborée, selon Hegel et encore de nos jours, à savoir lEtat moderne. Je vous proposerai également, à ce stade de lhistoire, dintégrer aux paramètres de notre raisonnement le niveau supérieur, la structure supra étatique, qui ouvre une nouvelle perspective à ce questionnement.
Lune des apories fondamentales pour employer le mot aritotéliсien signifiant un problème qui demande à être résolu est que lintérêt mesquin et à courte vue, lirrationnel, le langage de la force et de la violence que Hegel, au terme de sa Philosophie du Droit, identifiait comme la caractéristique propre aux relations internationales, sont devenus distinctifs de la plupart des conflits internes, intra-étatiques de lhistoire contemporaine. Voilà donc que le XX e siècle ramène lirrationnel au cour même de lEtat, tant au nord quau sud, comme si le mal absolu ne discriminait plus entre peuples soi-disant développés et sous-développés, comme si toute société, même hautement structurée, était vulnérable aux pulsions dintolérance, dinjustice, de violence et de cruauté.
Les temps modernes nous ont révélé que la démarcation entre relations internationales et la dynamique interne aux Etats qui en sont les acteurs, est trouble. De plus en plus les conflits internes ont une dimension internationale et trouvent leurs racines, leur encouragement, leur soutien au-delà des frontières de lEtat en crise. La mondialisation révèle létendue et lenchevêtrement des origines du mal, autant que celles du bien.
Conclusion et Synthèse
Il nest pas possible de démontrer scientifiquement que lhistoire est perfectible. Mais la formule dAntonio Gramsci qui affirmait que loptimisme de la volonté peut seul surmonter le pessimisme de la raison, reste vraie mais désormais insuffisante. Le pessimisme à son époque se référait à lexpression suprême du mal absolu quétaient le nazisme et le fascisme, dont il fut la victime.
Aujourdhui, les formes extrêmes du mal ne sont pratiquement plus idéologiques; elles ne sont plus le résultat de politiques officielles, institutionnalisées à lexception de sociétés parias. Elles sont plutôt les nouvelles menaces qui mettent en cause lavenir même de lhumanité et dont Genève est largement consciente : violence inter-ethnique souvent prédatrice, réseaux criminels transnationaux, terrorisme, misère, environnement, eau, santé, catastrophes naturelles, iniquités systémiques du commerce, de léconomie mondiale.
Ce que Martens appelait donc au crépuscule du XIX e siècle la conscience publique afin de contrecarrer linhumanité des conflits, accède, à laube du XXI e siècle, au statut de « conscience du monde ». La différence en un peu plus dun siècle est que Martens navait à son époque aucun cadre institutionnel qui aurait pu incarner et exprimer cette conscience. Ce privilège, qui engendre également des devoirs, est le résultat des progrès considérables réalisés depuis
LOrganisation des Nations Unies est lhabitat même de cette conscience mondiale sans, en aucun cas, amoindrir le rôle dautres institutions, régionales en particulier, dautres réseaux qui sillonnent la planète et qui ont conduit à une révolution des catégories de lespace et du temps. LONU est le seul instrument per-
mettant de réintroduire les normes de moralité dans le cours lhistoire et dhumaniser celle-ci. Je suis le premier à reconnaître quelle laisse beaucoup à désirer. Je crois avoir une conscience lancinante de toutes ses faiblesses, sur de nombreux théâtres et dans de multiples domaines. Mais jai appris aussi quelle est devenue indispensable à la survie de lespèce humaine organisée en société, dont le caractère pleinement global nest, après tout, quun phénomène très récent. Affaiblissez-la, démolissez-la comme lont suggéré quelques intellectuels pantouflards et cabotins- et tout le reste littéralement sécroule, toutes les autres structures partielles, sectorielles, toutes les couches transversales qui senchevêtrent à léchelle régionale ou mondiale seffriteraient, à court ou à moyen terme. Les Nations Unies sont le catalyseur de toutes ces forces disparates, discordantes, inconciliables, mutuellement exclusives que Hegel décrivait au terme de sa Philosophie du Droit. Dans le bilan de lhistoire, nous avons tendance à comptabiliser les échecs. Estimons-nous heureux, par conséquent, que la terre nait la création, à Genève encore, de la Société des Nations; progrès dont létendue passe désormais inaperçue, que nous tenons pour acquis et auxquels nous naccordons plus limportance quils méritent. Nous sommes bel et bien blasés, inconscients du prix de cette insouciance. pas encore disparu. Nous le devons à lOrganisation des Nations Unies qui, tant bien que mal, tient le tout ensemble, en est limparfaite architecture.
Telle la prévention, dont je parlais tout à lheure,
la réussite des Nations Unies, qui est
de raisonner les protagonistes de lhistoire immédiate, de rendre le rationnel réel et le réel rationnel et ce, à léchelle nationale et mondiale, ne semble susciter que lindifféкence.
Nous avons chacun tendance à mesurer et à juger lhistoire en fonction de nos propres existences. Il nous faut adopter une perspective à plus longue portée. Lhistoire nest pas pressée. De plus en plus de forces, trop de forces, sont en jeu quil serait raisonnablement possible dendiguer, de contrôler et de canaliser dans un sens résultant cohérent et non-tumultueux. Lorsque les présocratiques disaient de la philosophie quelle était appelée à ordonner le chaos, ils nimaginaient pas un seul instant avoir trouvé la meilleure définition de ce que sont aujourdhui les Nations Unies. Ordre turbulent avec ses soubresauts soudains, brutaux et traumatisants, avec ses tares difficiles à extirper, avec ses matérialisations du mal absolu sous toutes ses formes, mais ordre quand même.
Les Nations Unies réussiront-elles à évacuer lirrationnel de lhistoire? Rien nest moins certain, alors que tant de menaces mondiales pèsent sur notre avenir. Réussiront-elles à humaniser lhistoire? Je soutiens que cest déjà le cas, dans le respect des identités et des cultures particulières. Mais avons-nous vraiment un choix? Les ingrédients dhumanité raison et éthique sont davantage présents aujourdhui dans leurs manifestations particulières et universelles quà aucun moment antérieur de lhistoire. Larchétype mondial est là aussi, pour la première fois dans notre histoire.
Sans suggérer une conversion au providentialisme, reconnaissons
le caractère unique de cette conjoncture historique; assumons
le devoir qui nous incombe de faire réussir cet idéalisme
relativiste, volontariste. Ce pourrait être la seule, la dernière
chance daccéder à un nouveau paradigme de société
internationale qui dépasse, vers le haut et vers le bas, le modèle
de lEtat moderne, de ses attributions, de sa souveraineté
absolue, de ses relations avec un nombre croissant dautres états
et, surtout, de son équilibre, de sa justice interne. A bien
des égards ce modèle est déjà obsolète.
Il nest pas impossible dimaginer un saut qualitatif vers une Civitas Maxima. Comme il nest pas impossible que létape suivante soit un dépassement de la dimension planétaire et notre habileté à relativiser dans un autre sens les grandes questions qui nous troublent et les formes extrêmes du mal qui nous affligent.
Avec humilité peut-être accéderons-nous à cette renaissance qui, réconciliés, nous situera au commencement dune nouvelle étape, post-hégélienne, de notre histoire, ou léquation entre le rationnel et le réel acquerra de nouvelles dimensions, moins égoïstement terrestres et davantage cosmiques.
En un sens, jaurais trouvé à la fin une réponse aux doutes du début. Je reviendrais à lorigine, qui en philosophie était capable de se projeter dans lunivers et de le comprendre, au lieu de le réduire, comme nous le faisons avec suffisance, à lespace restreint de notre intelligence et de notre environnement terrestre. Lidée dinfini, de ce qui dans le temps et lespace est illimité, deviendrait moins insaisissable.
Etant donné lintransigeance de la bêtise humaine,
peut-être faudra-t-il attendre, tels les films de fiction, quune
menace extra-planétaire surgisse pour que les Nations Unies réalisent
enfin leur vocation. Une menace extérieure serait-elle le seul
pouvoir fédératif, le seul impératif rationnel
sur terre?
Le problème est que nous risquons de disparaître avant que ce défi nous soit lancé.
Il nous revient, il vous revient, de quitter le confort du quotidien, linsouciance, les ambitions médiocres, le cynisme de la vie courante, de labsence didéal, linvestissement de nos facultés dans les anti-valeurs que sont lintolérance, la xénophobie, le racisme, lintégrisme et le fondamentalisme de toutes sortes, les certitudes qui rejettent lautre a priori, qui refusent le dialogue, qui justifient le crime.
Agissons selon les préceptes de cette conscience publique qui est latente en chacun de nous. Elle est votre conscience ou elle nest pas. Cette conscience est à la fois un droit et un devoir. Judicieusement exprimée, son pouvoir est incalculable. Elle est par définition subjective, bien quelle sexprime par de nombreux vecteurs de la société civile. Mais son instrument privilégié, sa manifestation objective la plus ambitieuse, en tant que conscience du monde, ce sont les Nations Unies. La convergence, la coïncidence des deux, est seule à même de réaliser notre raison dêtre, qui est dêtre raison.
En dernière analyse, cest à nous quil revient de faire en sorte que Hegel nait pas entièrement tort.
(Lauteur était Docteur en philosophie, Docteur dEtat ès-Lettres et Sciences Humaines, Université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne). Secrétaire général adjoint, Administrateur transitoire des Nations Unies au Timor-Oriental.)
(1) G.W.F Hegel, Principes de la Philosophie du Droit, trad. A Kaan, Gallimard, Paris, 1968.
Voir aussi
E. Luttwak, Give War a Chance, in Foreign Affairs, July/August
1999; S.Vieira de Mello, Enough is Enough, in Foreign Affairs, January/February
2000.
S. Vieira de Mello, Civitas Maxima : origines, fondements
et portée philosophique et pratique du concept de supranationalité,
thèse pour le Doctorat dEtat ès-Lettres et Sciences
Humaines, Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), Paris,
août 1985.
(Lensemble du texte de cette leçon se trouve sur le site Internet de UN Special : http://www.unspecial.org/).