Mélanie Mercier née Markowitz (5)
Jean Michel Jakobowicz, ONU
Mélanie Mercier née Markowitz, chef
économiste adjoint dans le
département
des projections de
l’Organisation est
la cible d’étranges
messages qui menacent
ses enfants Isabelle
8 ans et Benjamin 10
ans au point qu’elle
décide de les mettre à
l’abri chez ses
parents. Son père vient
d’arriver à Genève
pour les chercher.
Entre temps, son
collègue David Garrido,
qui essaie de
l’aider à démêler les fils de
son histoire, a
disparu.
(Vous pouvez retrouver les quatre premiers
épisodes de Mélanie sur le site
Internet de
UN Special) :
http://www.unspecial.org
Tu nas pas lair dans ton assiette me dit mon père en posant son sac sur le canapé du salon. Si, tout à fait, juste un peu tendue. Jai eu ce matin une entrevue un peu orageuse avec mon chef.
Je lui expliquai ce qui venait de se passer au bureau.
Il peut vraiment tenlever la responsabilité de létude,
me demanda mon père lorsque jeus terminé?
Oui, bien sûr! La seule chose cest quil sait que je
connais bien le Secrétaire général et comme il
tient à sa place, il nosera pas. En plus il sait aussi
que mes amis journalistes ne comprendraient pas pourquoi Radronovi viendrait
à ma place présenter mon étude. Cest
qui ce Radronovi, me demanda mon père? Un soi-disant économiste
qui travaille pour moi, mais qui en fait mespionne pour le compte
de mon chef! Je ne comprends pas en quoi ton étude est
aussi
Importante?
Elle nest pas « aussi importante » que ça.
Cest une étude économique comme beaucoup dautres.
Sa seule originalité cest lindice de confiance par
pays que jy ai introduit. Cet indice est le seul que publie lOrganisation
et cest lui qui donne le ton aussi bien pour les gouvernements,
que pour les banques et les investisseurs.
Ce qui veut dire, me coupa mon père, quil y a pas
mal de gens qui sintéressent à ce quécrit
ma fille adorée. Dans un sens, oui! Ais-je dû admettre.
Comme javais pris congé je passai le reste de laprès-midi avec mon père. Vers trois heures et demie, nous allâmes chercher les enfants à lécole. Les petits étaient tout contents de voir leur grand-père. Ils nen finissaient pas de faire des plans avec lui pour leurs vacances. A un moment, alors que je préparais le repas du soir je les vis même tous les trois discuter à voix basse en me regardant. Quand je mapprochai deux, ils se turent dun air entendu.
«...tes gosses sont inquiets...»
Je profitai de la présence de mon père pour lui laisser la lourde tâche de les coucher et jappelai David à la maison. Le téléphone sonnait toujours dans le vide.
Tu es certaine que tu nas rien à me dire, me demanda
mon père une fois que nous fûmes à nouveau seuls
dans le salon.
Non, papa! Tout va bien, sauf cette histoire détude
Tu sais tes gosses sont inquiets. Ils me lont dit. Ils
pensent que tu as des ennuis. Ils te sentent nerveuse et
Et bien ils se trompent, interrompis-je mon père un peu brutalement.
Ils croient que cest pour ça que tu les éloignes.
Dailleurs Benjamin ma même demandé très
sérieusement si « cétait pas risqué
» de te laisser seule et sil ne devait pas rester avec toi
pour te protéger. Jessayai de rire aux propos de mon grand
garçon. Mais le cour ny était pas. Ecoutes
papa, ce que je vais te raconter, je préférerais que pour
une fois tu nen parles à personne et surtout pas à
maman ni aux enfants. Je ne veux pas quils se fassent du souci
pour rien. Il hocha la tête sans rien dire. Et je lui racontais
tout ce qui métait arrivé depuis une semaine. Il
resta un long moment silencieux puis demanda : Et ce fameux David,
tu nas toujours pas de nouvelles? Non, lui répondis-je,
rien. Je viens juste de lappeler à nouveau et il ne répond
pas.
Parce quen fin de compte, ajouta-t-il, cest le seul
point inquiétant. Comment, lui répondis-je surprise,
tu ne trouves pas que ce soit inquiétant toi, ces messages, ces
menaces sur les enfants et toutes ces histoires.
Pas vraiment. Je te ferais remarquer que ce sont loin dêtre
des menaces. A chaque fois quelquun ta prévenu dune
catastrophe imminente. Ce qui ferait plutôt penser à un
ami « qui te veut du bien » quà un ennemi diabolique.
Si effectivement il me veut du bien alors pourquoi ne se manifeste-t-il
pas?
Si cet ami4231@hotmail.com ne
se manifeste pas cest quil ne le peut pas. Soit cest
un amoureux transi qui nose pas se découvrir, soit il est
affublé dune horrible bosse et de pieds palmés,
soit sa place ne lui permet pas de le faire.
Tu ne prends jamais rien au sérieux, répondisje
fâchée à mon père. Je te prends au
sérieux, mais jessaie de mettre les faits en perspective.
Premièrement, je crois que tu as très bien fait de vouloir
nous envoyer les gosses. Ils seront à labri à Paris
et tu ne les auras pas dans les pattes. Deuxièmement, il me semble
important que tu retrouves ton David.
Papa, ce nest pas « mon » David, mais simplement
un collègue de bureau qui essaie de maider. En plus il
est peut-être tout simplement parti avec une belle passer quelques
jours à la mer ou à la montagne.
Sur le moment la belle théorie de mon père me rassura. Et le lendemain lorsque je les accompagnai à la gare cest presque le cour léger que je les vis passer la douane à la gare de Cornavin. Et cest presque soulagée que je me dirigeais vers le bureau. Dans un regain dénergie jorganisais une réunion de mon équipe pour discuter de la partie prospective de létude, en particulier de la fameuse classification par niveau de confiance des divers pays. Mes cinq chefs de sections étaient assis autour de la table de conférence de mon bureau. Chacun était responsable dune région du monde et Radronovi était lui soi-disant chargé plus particulièrement de lenvironnement financier global.
«...Sur le moment la belle théorie
de mon père me rassura...»
Vos prévisions sont grotesques. Elles sont totalement sous évaluées, dit Radronovi. Daprès mes évaluations et ceux de la Banque mondiale, nous devrions atteindre une croissance moyenne de la production mondiale de 3.5% lan prochain. Or si lon additionne vos prévisions, nous natteignons que 1.8%, autant dire une quasi-récession. Cest tout bonnement impensable dailleurs jen discutais encore ce matin avec M. Hubert de la Seyne et il était tout à fait daccord avec moi. Il asséna ce dernier argument comme une conclusion définitive, mais au lieu de lêtre, elle généra le sourire de tous les autres chefs de section qui poursuivirent la discussion sans faire aucune référence à ce que Radronovi venait de dire.
Une fois la réunion terminée, je décidai de suivre les conseils de mon père : retrouver David, car malgré tout ce que javais dit jétais persuadée quil nétait pas partie en week-end avec une belle, mais plutôt que sa disparition était liée à ce qui marrivait. Une maison de trois étages dans la 87e rue, entre Madison Avenue et la 5e avenue. Elle appartient à Monsieur John Gardiner, officiellement auditeur de plusieurs caisses de retraite, en fait propriétaire du plus vaste réseau mondial de fonds de pension. Sa fortune sélève à plusieurs dizaines de milliards de dollars, mais son pouvoir sétend bien au-delà, puisque le réseau quil contrôle est évalué à plus de 2 mille milliards de dollars, qui représentent les retraites de quelques 500 millions dhabitants de la planète. Au premier étage de sa maison cinq personnes sont assises autour dune table en teck. Ces cinq personnes, quatre hommes et une femme sont tout comme John Gardiner totalement inconnues du public. Leurs noms napparaissent dans aucun comité de gestion, encore moins dans la liste des grandes fortunes. Et pourtant toutes pèsent plusieurs milliers de milliards de dollars. Rien dans leur apparence ne laisse deviner leur importance et pourtant à eux tous, ils contrôlent 67,6 % des fonds de pensions de la planète. Chaque année elles se réunissent dans cette maison discrète de lUpper Eastside de Manhattan, pour faire le point et prendre des décisions, qui vont non seulement influencer les revenus dune grande partie des retraités de la planète, mais dans certains cas, léconomie mondiale.
Nous ne pouvons plus continuer comme cela, dit John Gardiner. En trois ans nous avons perdu, plus dun trillion de dollars, rien quaux Etats Unis. Vous vous rendez compte : mille milliards de dollars un peu plus dune année du produit national Chinois! Certains de nos fonds de pension nont été sauvés que de justesse par une intervention discrète et « musclée » des autorités de tutelle. Tout cela parce que nous nous sommes laissés entraîner par ces jeunes imbéciles de Wall Street et leur frénésie boursière. Si cela continue comme ça, je crains sous peu une perte de confiance dans notre système de fonds de pension ce qui non seulement nous ruinerait et mettrait des millions de vieux sur la paille mais en plus favoriserait un retour à une approche plus sociale des systèmes de retraites, avec une mainmise de lEtat sur nos avoirs. Nous avons les mêmes problèmes au Japon et même en Inde. Les gens commencent à perdre confiance, dit Juan Ji, le détenteur de plusieurs centaines de fonds en Asie. La situation en Europe, nest guère plus brillante, dit Michelle Lambert. En Grande Bretagne, nos fonds ont perdu plusieurs centaines de millions de livres. Ce qui narrange guère les affaires de certains autres gouvernements européens qui essaient de convaincre leurs concitoyens que le système de retraite géré par lEtat est invivable, et que le futur est dans les fonds de pension privés. Si nous ne faisons rien, nous allons tout perdre, reprit John Gardiner. Que proposez-vous demanda Jan Answer le Sud africain? La réponse de John Gardiner se fit attendre, comme sil voulait ménager ses effets. Il faut relancer léconomie mondiale et tout vendre Ce que je vous propose est très ambitieux. Cest un coup de poker où la mise est de taille, mais où nous ne pouvons pas perdre!