Mélanie Mercier née Markowitz (4)
Jean Michel Jakobowicz, ONU
Mélanie Mercier née Markowitz, chef
économiste adjoint dans le
département
des projections de l’Organisation
est
la cible d’étrange messages qui menacent
ses enfants Isabelle 8 ans et Benjamin 10
ans au point qu’elle décide de les mettre à
l’abri chez ses parents. En pleine nuit, elle
reçoit un coup de téléphone d’un collègue
qui cherche à l’aider.
(Vous pouvez retrouver les trois premiers
épisodes de Mélanie sur le site
Internet de UN Special :
http://www.unspecial.org).
Comment sais-tu que mon père vient, je ne ten ai
même pas parlé? Jétais tout à coup
complètement réveillée. Je te raconterai
tout ça demain matin. Dis-moi plutôt quand il arrive? Me
redemanda mon collège David Garrido.
Vers une heure et demi, pourquoi? demandais-je inquiète
Rien, rien je te dirai demain, puis sans rien ajou- ter, il raccrocha.
Inutile de vous dire que je ne parvins pas à me rendormir. Cest facile dans ma tête il ny avait que des « pourquois ». Finalement vers une heure du matin, je nen pouvais plus. Je restai un long moment devant le téléphone, puis ny tenant plus je composais le numéro de David. Tant pis pour lui si je le réveillai. En fait cétait de sa faute, pourquoi navait-il pas répondu immédiatement à mes questions? Le téléphone sonna une fois, deux fois à la septième fois, mon cour commençait à battre la chamade. Mais bon sang répond, dis-je à haute voix. Après la neuvième sonnerie, je raccrochais. Javais dû composer un mauvais numéro. Je refis le numéro de David. Au dixième coup je raccrochais. Mais où pou- vait-il bien être? Il a peut-être une petite amie et il dort chez elle. Ou peut-être a-t-il le sommeil lourd. Au lieu davoir soulager mes anxiétés, jétais dans un état de tension incroyable. A un moment le frigo qui venait de se mettre en marche me fit sursauter. Je ne sais pas ni quand, ni comment je me suis endormie. Tout ce que je sais cest que cest Isabelle qui ma réveillé.
« jai dû mendormir devant la télé »
Tu as dormi sur le canapé, me demanda-t-elle inquiète?
Oui, je crois que jai dû mendormir devant la
télé, dis-je dune voix que je voulais désinvolte.
Isabelle me regarda un instant, puis elle ajouta: Mais maman,
la télé est éteinte.
Oui, cest vrai! cest que jétais tellement
crevée hier soir que
Arrête ton cirque, maman,
minterrompit Benja- min. On en a discuté, Isabelle et moi,
et on voit bien que depuis quelques jours il y a quelques choses qui
ne va pas. Cest quoi au juste?
Je réfléchis un instant, devais-je leur dire la vérité
ou bien
En fait, je navais jamais menti à mes gosses.
Tout dabord je ne crois pas aux mensonges même « pieux
» et en plus mon idée cest que si je dois avoir confiance
en eux, ils doivent eux-aussi avoir confiance en moi. Pourtant cette
fois jhésitais, je ne voulais pas les inquiéter.
Cest vrai je dors mal, jai des problèmes au
bureau. Comme chaque année au moment de bou- cler létude!
Mais les autres années, tu nas pas lair aussi
paniqué quaujourdhui, dit Isabelle. Je sais
mais cette année cest un peu particulier. Cest
le bel Hubert, qui te cherche des noises, me demanda ma fille?
Non cest
lensemble. Javais horreur de jouer
à ce jeu là avec mes enfants. Heureusement le réveil
me sauva. Il est déjà sept heures et demi, vite
on est en retard. Mais maman, demanda Benjamin, tu crois quaprès
lincendie dhier lécole va être ouverte?
Bonne question mon fils.
«...même s’il y avait un
tremblement de terre il trouverait
le moyen d’ouvrir sa
maudite école...»
En tout cas M. Schmid ne ma rien dit qui laisserait supposer le contraire. Ah! Celui-là, reprit Benjamin, même sil y avait un tremblement de terre il trouverait le moyen douvrir sa maudite école.
En arrivant devant lécole, ma petite fille ma dit
quelque chose qui ma laissé stupéfaite.
Tu sais maman, je sais très bien que ce nest pas
à cause de ton travail si tu es en souci. Et en plus je sais
aussi que cest pour nous mettre à labri que tu nous
envoie à Paris chez pépé et mémé.
Sans me laisser le temps de réagir, elle courut vers en classe.
La première chose que je fis en arrivant au bureau fut de téléphoner à David. Jeus droit à son répondeur. Je laissais un message pour quil me rappel durgence dès son arrivée. En prenant place devant ma table de travail je fis ma troisième mauvaise découverte de la matinée. Un message de Denise ma secrétaire mannonçant que mon chef, Hubert de la Seine, voulait me voir à 11 heures 30. Cétait notre première réunion depuis huit mois. Jespérais seulement quelle ne durerait pas trop longtemps car je devais à tout prix aller chercher mon père à la gare à 13 heures 30.
Que pouvait-il bien me vouloir. Pendant toute la matinée je préparais cette entrevue. Je rassemblais toutes les parties de létude. Denise me mit le tout dans un classeur. Je relus une dernière fois mes notes.
A 11 heures 28 jétais devant son bureau. Dire que jétais détendu serait mentir. En fait jétais prête à tout. Les dernières discussions avec mon chef sétaient toutes terminées dune façon catastrophique.
Très protocolaire, sa secrétaire frappa discrète- ment à la porte du bureau dans lequel elle entra sans même attendre la réponse. En fait, elle nentrait pas dans le bureau elle sy glissait. Elle referma la porte tout aussi doucement. Un long moment passa, puis elle ressortit avec un petit sourire. Monsieur de la Seyne vous attend, dit-elle, dun air que je crus être moqueur.
« Le bel Hubert » comme lappelait ma fille, portait
bien ses 50 et quelques années. Ancien militaire de carrière,
il avait cette démarche raide de ceux qui veulent afficher leur
rigidité. Et pour être rigide, mon chef était carrément
obtus. Personne na jamais compris pourquoi et surtout comment
Hubert de la Seyne était passé de larmée
à ce poste de chef de la section des projections alors quil
navait absolument aucune formation économique. Dans bien
des cas cette ignorance marrangeait, car il ne mettait jamais
son nez dans mon travail. Ses seuls commentaires concernaient la présentation.
Mais cette fois nous nen étions pas encore là, puisque
le premier projet de létude nétait même
pas encore terminé. Asseyez-vous, me dit-il dune
voix presque douce que je ne lui connaissais pas. Et lui-même
sassis en face de moi et non comme dhabitude derrière
son bureau.
Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes vus. Jai
eu tellement de travail ces derniers mois et vous aussi, ajouta-t-il.
Comme je ne savais trop que répondre à cette entrée
en matière presque cordiale, il poursuivit:
Si je vous ai demandé de passer ce matin, ma chère
Mélanie, cest pour vous féliciter de votre excellent
travail. Je crois que cette année létude va être
particulièrement réussie. Jai lu hier le chapitre
sur les investissements il est excellent. Là ce
il ne me laissa pas le temps de continuer. Je sais, jai
lu votre note. Notre cher ami Radovic la en partie copiée
dans un autre rapport. Mais peu importe, ce quil a copié
est bon et cest ce qui importe, le reste nest quune
question de maquillage.
Bien que je mattendais à cette réplique elle me scia littéralement. Comment pouvait-on accepter de publier ce qui nétait quun plagia? Dailleurs Radovic, ces derniers mois a fait pas mal de progrès.
«...Le problème n’est pas qui a
tord ou qui a raison, le problème,
ma chère Mélanie est un problème
de stratégie p-o-l-i-t-i-q-u-e...»
Bon, mais ce nest pas pour ça que je vous ai fait venir.
Lun des prochains chapitres je crois concerne les prévisions
pour lannée à venir et comporte ce que vous avez
appelé lindice de confiance national. Je lattends
avec une certaine impatience, surtout que lan dernier nous avons
été fortement critiqué pour les prévisions
que nous avions produites
Mais qui se sont révélées
exactes! Il ne sembla même pas entendre mon commentaire.
Il nest jamais bon de faire cavalier seul. Si la Banque Mondiale
et le Fonds monétaire internatio- nale disent tous deux quelque
chose il vaut mieux les suivre. Même sils ont tords
et que les faits leurs donnent tords. Le problème nest
pas qui a tord ou qui a raison, le problème, ma chère
Mélanie est un problème de stratégie p-o-l-i-t-i-q-u-e.
Il adorait ces mots et en détachait chacune des lettes comme
pour leur don- ner toute leur importance. Nous ne pouvons pas
nous permettre de dire noir si tout le monde dit blanc, poursuivit-il.
Ainsi pour lannée à venir les économistes
de la Banques, qui sont parmi les plus grands du monde, disent que la
reprise va être au rendez-vous, je trouverais ridicule si notre
étude disait linverse. A ce point de la conversation, je
préférais rester silencieuse, surtout sachant que les
conclusions auxquelles nous étions en train daboutir étaient
justement inverses. La réduction du déficit budgétaire
américain à la veille des élections allait entraîner
un ralentissement marqué de la croissance, et on avait de forte
chance dassister à un accroissement du chômage.
Jespère que je me suis bien fait comprendre, dit Hubert
de la Seyne qui avait tout à coup retrouvé sa voix cassante
de militaire. Nous ne pouvons tout bonnement pas nous permettre de dire
autre chose. Létude a toujours été
une étude indépendante des pressions politiques, répondis-je
en essayant de contrôler ma voix, et je crois que notre directeur
et notre Secrétaire général sont de cet avis. Cest
pourquoi quelles que soient ses conclusions, je les met- trai noire
sur blanc. Je crois que nous ne sommes pas sur la même
longueur donde Mme Mercier. De par les fonctions qui me sont conférées,
jai décidé que les conclu- sions de létude
économique seraient en ligne avec celles de la Banque et elles
le seront
Si nos estimations correspondent, elles le seront
effectivement. Mais pour linstant ce nest pas le cas. Lan
prochain verra une croissance bien moins bonne que cette année.
Je me fiche de ce que vos estimations disent, se mit à
crier Hubert de la Seyne, je suis le chef de cette unité et cest
moi qui décide de ce qui en sort et non pas une
femme
ajoutai-je. Ce nest pas ce que
je voulais dire. Cest moi qui suis responsable de cette étude
et elle dira ce que je veux quelle dise. Malheureusement
je ne peux pas changer la réa- lité, insistais-je pour
le provoquer! La réalité cest moi qui vous
dit ce quelle est. Et dailleurs, reprit-il dune voix
sourde, si nous devions ne pas être daccord à ce
sujet et comme dautre part vous êtes passablement surchargée
de travail, je pourrais fort bien demander à Monsieur Radovic
de la terminer à votre place. Essayez un peu le menaçais-je,
hors de moi et je me levais et quittais la pièce en claquant
la porte. Dans lantichambre, la secrétaire souriait toujours
aussi niaisement.
A 13 heures 26, jétais face à la sortie de la voie 8 de la Gare de Cornavin pour attendre mon père. David navait toujours pas réapparu.