UNSpecial N° 620 — Juillet-Août – July-August 2003
 

Mélanie Mercier née Markowitz (4)

Jean Michel Jakobowicz, ONU

Mélanie Mercier née Markowitz, chef
économiste adjoint dans le
département des projections de l’Organisation
est la cible d’étrange messages qui menacent
ses enfants Isabelle 8 ans et Benjamin 10
ans au point qu’elle décide de les mettre à
l’abri chez ses parents. En pleine nuit, elle
reçoit un coup de téléphone d’un collègue
qui cherche à l’aider.
(Vous pouvez retrouver les trois premiers
épisodes de Mélanie sur le site
Internet de UN Special :
http://www.unspecial.org).

— Comment sais-tu que mon père vient, je ne t’en ai même pas parlé? J’étais tout à coup complètement réveillée. — Je te raconterai tout ça demain matin. Dis-moi plutôt quand il arrive? Me redemanda mon collège David Garrido.
— Vers une heure et demi, pourquoi? demandais-je inquiète — Rien, rien je te dirai demain, puis sans rien ajou- ter, il raccrocha.

Inutile de vous dire que je ne parvins pas à me rendormir. C’est facile dans ma tête il n’y avait que des « pourquois ». Finalement vers une heure du matin, je n’en pouvais plus. Je restai un long moment devant le téléphone, puis n’y tenant plus je composais le numéro de David. Tant pis pour lui si je le réveillai. En fait c’était de sa faute, pourquoi n’avait-il pas répondu immédiatement à mes questions? Le téléphone sonna une fois, deux fois… à la septième fois, mon cour commençait à battre la chamade. — Mais bon sang répond, dis-je à haute voix. Après la neuvième sonnerie, je raccrochais. J’avais dû composer un mauvais numéro. Je refis le numéro de David. Au dixième coup je raccrochais. Mais où pou- vait-il bien être? — Il a peut-être une petite amie et il dort chez elle. Ou peut-être a-t-il le sommeil lourd. Au lieu d’avoir soulager mes anxiétés, j’étais dans un état de tension incroyable. A un moment le frigo qui venait de se mettre en marche me fit sursauter. Je ne sais pas ni quand, ni comment je me suis endormie. Tout ce que je sais c’est que c’est Isabelle qui m’a réveillé.

«… j’ai dû m’endormir devant la télé …»

— Tu as dormi sur le canapé, me demanda-t-elle inquiète? — Oui, je crois que j’ai dû m’endormir devant la télé, dis-je d’une voix que je voulais désinvolte. Isabelle me regarda un instant, puis elle ajouta: — Mais maman, la télé est éteinte.
— Oui, c’est vrai! c’est que j’étais tellement crevée hier soir que… — Arrête ton cirque, maman, m’interrompit Benja- min. On en a discuté, Isabelle et moi, et on voit bien que depuis quelques jours il y a quelques choses qui ne va pas. C’est quoi au juste?

Je réfléchis un instant, devais-je leur dire la vérité ou bien… En fait, je n’avais jamais menti à mes gosses. Tout d’abord je ne crois pas aux mensonges même « pieux » et en plus mon idée c’est que si je dois avoir confiance en eux, ils doivent eux-aussi avoir confiance en moi. Pourtant cette fois j’hésitais, je ne voulais pas les inquiéter.
— C’est vrai je dors mal, j’ai des problèmes au bureau. Comme chaque année au moment de bou- cler l’étude! — Mais les autres années, tu n’as pas l’air aussi… paniqué qu’aujourd’hui, dit Isabelle. — Je sais mais cette année c’est un peu particulier. — C’est le bel Hubert, qui te cherche des noises, me demanda ma fille? — Non c’est… l’ensemble. J’avais horreur de jouer à ce jeu là avec mes enfants. Heureusement le réveil me sauva. — Il est déjà sept heures et demi, vite on est en retard. — Mais maman, demanda Benjamin, tu crois qu’après l’incendie d’hier l’école va être ouverte? — Bonne question mon fils.

«...même s’il y avait un
tremblement de terre il trouverait
le moyen d’ouvrir sa
maudite école...»

En tout cas M. Schmid ne m’a rien dit qui laisserait supposer le contraire. — Ah! Celui-là, reprit Benjamin, même s’il y avait un tremblement de terre il trouverait le moyen d’ouvrir sa maudite école.

En arrivant devant l’école, ma petite fille m’a dit quelque chose qui m’a laissé stupéfaite.
— Tu sais maman, je sais très bien que ce n’est pas à cause de ton travail si tu es en souci. Et en plus je sais aussi que c’est pour nous mettre à l’abri que tu nous envoie à Paris chez pépé et mémé. Sans me laisser le temps de réagir, elle courut vers en classe.

La première chose que je fis en arrivant au bureau fut de téléphoner à David. J’eus droit à son répondeur. Je laissais un message pour qu’il me rappel d’urgence dès son arrivée. En prenant place devant ma table de travail je fis ma troisième mauvaise découverte de la matinée. Un message de Denise ma secrétaire m’annonçant que mon chef, Hubert de la Seine, voulait me voir à 11 heures 30. C’était notre première réunion depuis huit mois. J’espérais seulement qu’elle ne durerait pas trop longtemps car je devais à tout prix aller chercher mon père à la gare à 13 heures 30.

Que pouvait-il bien me vouloir. Pendant toute la matinée je préparais cette entrevue. Je rassemblais toutes les parties de l’étude. Denise me mit le tout dans un classeur. Je relus une dernière fois mes notes.

A 11 heures 28 j’étais devant son bureau. Dire que j’étais détendu serait mentir. En fait j’étais prête à tout. Les dernières discussions avec mon chef s’étaient toutes terminées d’une façon catastrophique.

Très protocolaire, sa secrétaire frappa discrète- ment à la porte du bureau dans lequel elle entra sans même attendre la réponse. En fait, elle n’entrait pas dans le bureau elle s’y glissait. Elle referma la porte tout aussi doucement. Un long moment passa, puis elle ressortit avec un petit sourire. — Monsieur de la Seyne vous attend, dit-elle, d’un air que je crus être moqueur.

« Le bel Hubert » comme l’appelait ma fille, portait bien ses 50 et quelques années. Ancien militaire de carrière, il avait cette démarche raide de ceux qui veulent afficher leur rigidité. Et pour être rigide, mon chef était carrément obtus. Personne n’a jamais compris pourquoi et surtout comment Hubert de la Seyne était passé de l’armée à ce poste de chef de la section des projections alors qu’il n’avait absolument aucune formation économique. Dans bien des cas cette ignorance m’arrangeait, car il ne mettait jamais son nez dans mon travail. Ses seuls commentaires concernaient la présentation. Mais cette fois nous n’en étions pas encore là, puisque le premier projet de l’étude n’était même pas encore terminé. — Asseyez-vous, me dit-il d’une voix presque douce que je ne lui connaissais pas. Et lui-même s’assis en face de moi et non comme d’habitude derrière son bureau.
— Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes vus. J’ai eu tellement de travail ces derniers mois et vous aussi, ajouta-t-il. Comme je ne savais trop que répondre à cette entrée en matière presque cordiale, il poursuivit:
— Si je vous ai demandé de passer ce matin, ma chère Mélanie, c’est pour vous féliciter de votre excellent travail. Je crois que cette année l’étude va être particulièrement réussie. J’ai lu hier le chapitre sur les investissements il est excellent. — Là ce… il ne me laissa pas le temps de continuer. — Je sais, j’ai lu votre note. Notre cher ami Radovic l’a en partie copiée dans un autre rapport. Mais peu importe, ce qu’il a copié est bon et c’est ce qui importe, le reste n’est qu’une question de maquillage.

Bien que je m’attendais à cette réplique elle me scia littéralement. Comment pouvait-on accepter de publier ce qui n’était qu’un plagia? — D’ailleurs Radovic, ces derniers mois a fait pas mal de progrès.

«...Le problème n’est pas qui a
tord ou qui a raison, le problème,
ma chère Mélanie est un problème
de stratégie p-o-l-i-t-i-q-u-e...»

Bon, mais ce n’est pas pour ça que je vous ai fait venir. L’un des prochains chapitres je crois concerne les prévisions pour l’année à venir et comporte ce que vous avez appelé l’indice de confiance national. Je l’attends avec une certaine impatience, surtout que l’an dernier nous avons été fortement critiqué pour les prévisions que nous avions produites… — Mais qui se sont révélées exactes! Il ne sembla même pas entendre mon commentaire. — Il n’est jamais bon de faire cavalier seul. Si la Banque Mondiale et le Fonds monétaire internatio- nale disent tous deux quelque chose il vaut mieux les suivre. — Même s’ils ont tords et que les faits leurs donnent tords. — Le problème n’est pas qui a tord ou qui a raison, le problème, ma chère Mélanie est un problème de stratégie p-o-l-i-t-i-q-u-e. Il adorait ces mots et en détachait chacune des lettes comme pour leur don- ner toute leur importance. — Nous ne pouvons pas nous permettre de dire noir si tout le monde dit blanc, poursuivit-il. Ainsi pour l’année à venir les économistes de la Banques, qui sont parmi les plus grands du monde, disent que la reprise va être au rendez-vous, je trouverais ridicule si notre étude disait l’inverse. A ce point de la conversation, je préférais rester silencieuse, surtout sachant que les conclusions auxquelles nous étions en train d’aboutir étaient justement inverses. La réduction du déficit budgétaire américain à la veille des élections allait entraîner un ralentissement marqué de la croissance, et on avait de forte chance d’assister à un accroissement du chômage. — J’espère que je me suis bien fait comprendre, dit Hubert de la Seyne qui avait tout à coup retrouvé sa voix cassante de militaire. Nous ne pouvons tout bonnement pas nous permettre de dire autre chose. — L’étude a toujours été une étude indépendante des pressions politiques, répondis-je en essayant de contrôler ma voix, et je crois que notre directeur et notre Secrétaire général sont de cet avis. C’est pourquoi quelles que soient ses conclusions, je les met- trai noire sur blanc. — Je crois que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde Mme Mercier. De par les fonctions qui me sont conférées, j’ai décidé que les conclu- sions de l’étude économique seraient en ligne avec celles de la Banque et elles le seront… — Si nos estimations correspondent, elles le seront effectivement. Mais pour l’instant ce n’est pas le cas. L’an prochain verra une croissance bien moins bonne que cette année. — Je me fiche de ce que vos estimations disent, se mit à crier Hubert de la Seyne, je suis le chef de cette unité et c’est moi qui décide de ce qui en sort et non pas une…
—… femme… ajoutai-je. — Ce n’est pas ce que je voulais dire. C’est moi qui suis responsable de cette étude et elle dira ce que je veux qu’elle dise. — Malheureusement je ne peux pas changer la réa- lité, insistais-je pour le provoquer! — La réalité c’est moi qui vous dit ce qu’elle est. Et d’ailleurs, reprit-il d’une voix sourde, si nous devions ne pas être d’accord à ce sujet et comme d’autre part vous êtes passablement surchargée de travail, je pourrais fort bien demander à Monsieur Radovic de la terminer à votre place. — Essayez un peu le menaçais-je, hors de moi et je me levais et quittais la pièce en claquant la porte. Dans l’antichambre, la secrétaire souriait toujours aussi niaisement.

A 13 heures 26, j’étais face à la sortie de la voie 8 de la Gare de Cornavin pour attendre mon père. David n’avait toujours pas réapparu.