UNSpecial N° 620 — Juillet-Août – July-August 2003
 

Quoi… Qu’est-ce qu’elle a… ma langue de travail ?… Bis repetitas

Et de deux… Silence, on discrimine!

Rachel El Haloui-Deléglise avec Kifah Bitar

Un brin d’audace plus un soupçon de discrétion, et le tour est joué… L’Organisation des Nations Unies diffuse, par voie de presse, un appel à concourir afin de recrutement d’interprètes ayant comme langue principale l’arabe et comme deuxième langue de travail l’anglais, disqualifiant d’office tout interprète de langue arabe qui n’a pas l’honneur de pouvoir – ou simplement de vouloir – faire de l’anglais sa langue de travail active. Les candidats algériens, marocains, tunisiens, mauritaniens et libanais, ainsi que certains candidats syriens et égyptiens, ayant le français pour deuxième langue, sont hors jeu. D’un tour de passe-passe et pour des raisons que la raison ignore, on a donc voulu rejeter une partie, sinon la totalité des ressortissants de pays qui s’expriment pourtant dans une des deux langues de travail officielles.
Ainsi, tout arabophone trilingue voire quadrilingue que vous soyez, il suffira que vous ayez l’anglais en langue passive (3ème ou 4ème langue), pour que vous ne soyez pas admis à concourir aux côtés de votre collègue bilingue, mais ayant la langue de Shakespeare pour sésame, lui.
Déjà en septembre 1999, les discriminateurs avaient sévi au moyen de la regrettable circulaire administrative (ST/IC/ 1999/70). Mais après une courte réflexion, les instances onusiennes se sont souvenues que le multilinguisme revêtait un caractère obligatoire – résolution de l’Assemblée générale (A/50/11) ! Après avoir été fermement priés par des missions permanentes concernées, ils ont courageusement fait marche arrière: ainsi le Secrétaire général adjoint aux ressources humaines a fait publier en décembre 99 l’additif (ST/IC/1999/70/add.1) abrogeant la circulaire de septembre permettant au concours qui suivit en 2001, d’échapper de justesse au protectionnisme. Quoi de plus normal, pour un ‘examen compétitif ‘!
Ceci étant, comme ne pas penser que dans la pyramide interprétative, les francophones ont franchi le seuil d’alerte. Voilà sans doute un macro-chantier législatif et réglementaire relevant des instances pertinentes telles que le Comité des Conférences, la cinquième commission, le Coordinateur pour le multilinguisme ou le Corps commun d’inspection.
Cette annonce, rédigée dans un français irréfutable, insouciante réplique brève mais sans équivoque de l’édit de 1999 : ‘Arabe, langue principale + anglais’se termine par une injonction de ne postuler que si l’on possède les ‘« Qualifications requises’ » (sic).
Pour les intéressés, qui ont la chance d’être citoyens de pays ayant l’anglais pour deuxième langue, voici la date limite: 21 mai 03 pour les candidats de langue arabe et 23 mai 03 pour les autres (allez savoir pourquoi.). Au fait, si vous êtes originaire d’un pays en développement et que vous avez des difficultés pour avoir accès à l’internet, c’est tant pis pour vous car le seul moyen que l’on propose au travers cette annonce est une inscription « online ». Ca vous apprendra !
Cette francophono-discrimination ressemble de plus en plus à une tendance plutôt qu’a un fait isolé. Serait-elle inéluctable et réversible ? Quels moyens déployés pour une factuelle et respectueuse vigilance ? Respectueuse des autres, de soi et par-dessus tout, du droit. Pourquoi d’ailleurs ne pas songer à créer un observatoire indépendant et systématique du plurilinguisme à l’ONU ? Faisons tomber ce mur d’ostracisme. Il n’est guère valorisant pour ceux qui l’érigent, que pour ceux qui bronzent à son ombre et encore moins pour ceux qui en pâtissent, sans que pour autant l’Organisation n’y trouve une valeur ajoutée.