UNSpecial N° 618 — Mai – May 2003
 

A Hanoï, on a oublié que c’est le printemps!

Interview de Pascale
Brudon, Directeur du
bureau de l’OMS à Hanoi.

Comment l’épidémie de la pneumonie atypique (SARS) a-t-elle commencé?
Le 28 février, nous avons reçu un appel de l’hôpital français de Hanoi qui nous informait qu’ils avaient un malade qui présentait des symptômes qu’ils ne connaissaient pas et qui pouvaient s’apparenter à la maladie du poulet qui avait fait son apparition il y a deux ans à Hong Kong. Mon collègue le Dr Carlo Urbani, qui était épidémiologiste, s’est immédiatement rendu à l’hôpital, pour voir le malade et il est allé le voir tous les jours. Chaque soir, nous discutions de l’évolution de la maladie qui, semblait gagner du terrain de plus en plus. Non seulement le malade allait de plus en plus mal, mais plusieurs personnes parmi le personnel soignant, mais aussi parmi les autres employés de l’hôpital, avaient les mêmes symptômes. A peine une semaine après avoir été appelés par l’hôpital français, nous avons décidé d’agir, ceci à la fois sur la base des prélèvements qui avaient été analysés et de la situation qui se détériorait.

Comment un petit bureau de l’OMS peut-il déclencher une alerte mondiale ?
Ce n’est pas nous qui avons déclenché cette alerte mais c’est l’OMS Genève qui sur la base de nos recommandations a pris cette décision.

Que s’est-il passé alors ?
Il nous a fallu obtenir l’accord du Gouvernement vietnamien pour qu’il accepte l’envoi d’une équipe internationale. Le dimanche 9 mars, soit dix jours après le coup de fil de l’hôpital français, nous avons eu une entrevue avec le Vice-Ministre de la santé du Vietnam chargé des maladies transmissibles, et nous sommes parvenus à le convaincre que la situation nécessitait une aide internationale.

<Comment avez-vous réussi à le convaincre ?
Tout d’abord, parce qu’il avait confiance dans le bureau de l’OMS. Depuis des années nous travaillons ensemble et il savait pertinemment que nous ne prenions pas cette décision à la légère. De plus, il savait que Carlo était un bon professionnel et qu’il connaissait bien les maladies transmissibles.

Que devenait le premier malade entre-temps ?
Sa famille a demandé de le rapatrier à Hongkong où il est mort le 12 mars.

Et le Dr Urbani ?
Il devait se rendre à Bangkok pour une réunion. Juste avant de monter dans l’avion, il m’a téléphoné pour me dire qu’il se sentait très fatigué et avait peut-être de la fièvre. Je l’ai rassuré et par précaution, j’ai téléphoné à mon collègue de Bangkok, qui a lui-même prévenu les autorités thaïlandaises. Quand Carlo est arrivé à Bangkok, une ambulance l’attendait. Il a été placé en isolement à l’hôpital de Bangkok. Malgré ce qui a été fait, que ce soit par le personnel de santé thaïlandais ou par l’OMS qui a fait venir un réanimateur pour assister le personnel de l’hôpital, il est mort le 29 mars. Il est certain que si nous avions mieux connu ce qui se passait dans le sud de la Chine, Carlo serait peut être aujourd’hui avec nous. Grâce à son action à l’hôpital français de Hanoi, l’OMS a pu très rapidement mettre en place les dispositifs qui ont permis que l’épidémie ne se répande pas dans le monde entier; il a certainement sauvé de nombreuses vies.

Dr Carlo Urbani.

Comment avez-vous ressenti la disparition de votre collègue ?
C’est très, très dur. Nous travaillions ensemble depuis plusieurs années. C’était un homme extraordinaire et un très bon professionnel. Jusqu’au dernier moment, j’étais certaine qu’il survivrait. Pour l’équipe dans son ensemble, l’effet a été dévastateur.

Qu’est-il advenu des autres personnes malades ?
Sur les 62 cas que nous avons eus au Vietnam en date du 13 avril, 5 sont décédés et plus de quarante sont rentrés à la maison. La situation des autres malades semble évoluer positivement. Pour l’instant, l’épidémie semble être bien contrôlée. Mais nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle flambée, car la Chine n’est pas loin… et nous devons continuer à être très vigilants.

Quel effet cela fait-il de se trouver ainsi au centre d’une épidémie ?
Chacun réagit à sa façon. Beaucoup ont peur, beaucoup sont angoissés, personne ne reste insensible. Cela a été d’autant plus un choc, que personne n’y était préparé.

Et vous-même ?
Pour moi, c’est difficile à dire ! Tout d’abord, depuis le début de la crise, je travaille énormément, je n’ai pas le temps d’avoir peur et puis si on fait attention, ce n’est pas trop dangereux… En plus, je sens que beaucoup de gens comptent sur moi, alors je ne peux pas me permettre d’avoir des états d’âme. Et puis, cette situation de crise fait qu’on se retrouve totalement déphasé par rapport au reste du monde. On est suspendu aux nouvelles en provenance des hôpitaux, combien de nouveaux cas, la santé des malades se détériore-t-elle, de quoi demain sera-t-il fait, a-t-on trouvé le virus, etc.. On vit dans un monde où on oublie que c’est le printemps et que les arbres sont en fleurs. Un monde relativement coupé de ce qui se passe ailleurs, sauf sur le front de l’épidémie. Je viens de passer quelques jours en Europe pour aller à l’enterrement de Carlo, mais je me sens déphasée ici et j’ai envie de retourner au Vietnam parmi mes collègues qui se battent pour que l’épidémie soit contenue le plus rapidement possible. En plus ici, il y a des gens qui semblent avoir peur de m’approcher comme si j’étais une pestiférée, c’est une sensation étrange.

Et le rôle de l’OMS dans tout ça ?
Je dois dire que j’ai été excessivement impressionnée par la capacité de réaction de l’OMS. Ceux qui osent parler des lenteurs de la bureaucratie onusienne ou de l’OMS devraient y réfléchir à deux fois. A peine dix jours après que l’hôpital fran- çais nous ait signalé le cas de référence, une équipe de 14 experts internationaux débarquait à Hanoi avec tout le matériel nécessaire, pour évaluer la situation et l’alerte était donnée au niveau international. Je crois que c’est la première fois dans l’histoire qu’une organisation arrive à avertir le monde entier sur les dangers d’une épidémie aussi rapidement et à mettre en place les mécanismes de coordination pour que l’épidémie soit endiguée, le virus identifié et des traitements étudiés. C’est une triste grande première.

Propos recueillis par Jean Michel Jakobowicz.