A Hanoï, on a oublié que cest le printemps!
Interview de Pascale
Brudon, Directeur du
bureau de l’OMS à Hanoi.
Comment lépidémie de
la pneumonie atypique (SARS) a-t-elle commencé?
Le
28 février, nous avons reçu un appel de lhôpital
français de Hanoi qui nous informait quils avaient un malade
qui présentait des symptômes quils ne connaissaient
pas et qui pouvaient sapparenter à la maladie du poulet
qui avait fait son apparition il y a deux ans à Hong Kong. Mon
collègue le Dr Carlo Urbani, qui était épidémiologiste,
sest immédiatement rendu à lhôpital,
pour voir le malade et il est allé le voir tous les jours. Chaque
soir, nous discutions de lévolution de la maladie qui,
semblait gagner du terrain de plus en plus. Non seulement le malade
allait de plus en plus mal, mais plusieurs personnes parmi le personnel
soignant, mais aussi parmi les autres employés de lhôpital,
avaient les mêmes symptômes. A peine une semaine après
avoir été appelés par lhôpital français,
nous avons décidé dagir, ceci à la fois sur
la base des prélèvements qui avaient été
analysés et de la situation qui se détériorait.
Comment un petit bureau de lOMS peut-il
déclencher une alerte mondiale ?
Ce nest pas
nous qui avons déclenché cette alerte mais cest
lOMS Genève qui sur la base de nos recommandations a pris
cette décision.
Que sest-il passé alors ?
Il nous a fallu obtenir laccord du Gouvernement vietnamien pour
quil accepte lenvoi dune équipe internationale.
Le dimanche 9 mars, soit dix jours après le coup de fil de lhôpital
français, nous avons eu une entrevue avec le Vice-Ministre de
la santé du Vietnam chargé des maladies transmissibles,
et nous sommes parvenus à le convaincre que la situation nécessitait
une aide internationale.
<Comment avez-vous réussi à
le convaincre ?
Tout dabord, parce quil avait
confiance dans le bureau de lOMS. Depuis des années nous
travaillons ensemble et il savait pertinemment que nous ne prenions
pas cette décision à la légère. De plus,
il savait que Carlo était un bon professionnel et quil
connaissait bien les maladies transmissibles.
Que devenait le premier malade entre-temps
?
Sa famille a demandé de le rapatrier à Hongkong
où il est mort le 12 mars.
Et le Dr Urbani ?
Il devait se rendre à Bangkok pour une réunion. Juste
avant de monter dans lavion, il ma téléphoné
pour me dire quil se sentait très fatigué et avait
peut-être de la fièvre. Je lai rassuré et
par précaution, jai téléphoné à
mon collègue de Bangkok, qui a lui-même prévenu
les autorités thaïlandaises. Quand Carlo est arrivé
à Bangkok, une ambulance lattendait. Il a été
placé en isolement à lhôpital de Bangkok.
Malgré ce qui a été fait, que ce soit par le personnel
de santé thaïlandais ou par lOMS qui a fait venir
un réanimateur pour assister le personnel de lhôpital,
il est mort le 29 mars. Il est certain que si nous avions mieux connu
ce qui se passait dans le sud de la Chine, Carlo serait peut être
aujourdhui avec nous. Grâce à son action à
lhôpital français de Hanoi, lOMS a pu très
rapidement mettre en place les dispositifs qui ont permis que lépidémie
ne se répande pas dans le monde entier; il a certainement sauvé
de nombreuses vies.
Dr Carlo Urbani.
Comment avez-vous ressenti la disparition
de votre collègue ?
Cest très, très
dur. Nous travaillions ensemble depuis plusieurs années. Cétait
un homme extraordinaire et un très bon professionnel. Jusquau
dernier moment, jétais certaine quil survivrait.
Pour léquipe dans son ensemble, leffet a été
dévastateur.
Quest-il advenu des autres personnes
malades ?
Sur les 62 cas que nous avons eus au Vietnam en
date du 13 avril, 5 sont décédés et plus de quarante
sont rentrés à la maison. La situation des autres malades
semble évoluer positivement. Pour linstant, lépidémie
semble être bien contrôlée. Mais nous ne sommes pas
à labri dune nouvelle flambée, car la Chine
nest pas loin
et nous devons continuer à être
très vigilants.
Quel effet cela fait-il de se trouver ainsi
au centre dune épidémie ?
Chacun réagit
à sa façon. Beaucoup ont peur, beaucoup sont angoissés,
personne ne reste insensible. Cela a été dautant
plus un choc, que personne ny était préparé.
Et vous-même ?
Pour moi,
cest difficile à dire ! Tout dabord, depuis le début
de la crise, je travaille énormément, je nai pas
le temps davoir peur et puis si on fait attention, ce nest
pas trop dangereux
En plus, je sens que beaucoup de gens comptent
sur moi, alors je ne peux pas me permettre davoir des états
dâme. Et puis, cette situation de crise fait quon
se retrouve totalement déphasé par rapport au reste du
monde. On est suspendu aux nouvelles en provenance des hôpitaux,
combien de nouveaux cas, la santé des malades se détériore-t-elle,
de quoi demain sera-t-il fait, a-t-on trouvé le virus, etc..
On vit dans un monde où on oublie que cest le printemps
et que les arbres sont en fleurs. Un monde relativement coupé
de ce qui se passe ailleurs, sauf sur le front de lépidémie.
Je viens de passer quelques jours en Europe pour aller à lenterrement
de Carlo, mais je me sens déphasée ici et jai envie
de retourner au Vietnam parmi mes collègues qui se battent pour
que lépidémie soit contenue le plus rapidement possible.
En plus ici, il y a des gens qui semblent avoir peur de mapprocher
comme si jétais une pestiférée, cest
une sensation étrange.
Et le rôle de lOMS dans tout
ça ?
Je dois dire que jai été
excessivement impressionnée par la capacité de réaction
de lOMS. Ceux qui osent parler des lenteurs de la bureaucratie
onusienne ou de lOMS devraient y réfléchir à
deux fois. A peine dix jours après que lhôpital fran-
çais nous ait signalé le cas de référence,
une équipe de 14 experts internationaux débarquait à
Hanoi avec tout le matériel nécessaire, pour évaluer
la situation et lalerte était donnée au niveau international.
Je crois que cest la première fois dans lhistoire
quune organisation arrive à avertir le monde entier sur
les dangers dune épidémie aussi rapidement et à
mettre en place les mécanismes de coordination pour que lépidémie
soit endiguée, le virus identifié et des traitements étudiés.
Cest une triste grande première.
Propos recueillis par Jean Michel Jakobowicz.