UNSpecial N° 617 — Avril – April 2003
 

Inoubliable contact avec le monde immortel de Sukhothaï

Sukhothaï, secrets d’un temple

Evelina Rioukhina, CEE

« Curieusement, ce monde ancienest toujours vivant, seul le concret disparut, pas son âme » – Sukhothai, qui signifie « L’Aube de la Joie », ou « Cité du Bonheur ».

Photo@Alicia RioukhineUn peu d’histoire. Dès le XIIe siècle une population venue du Yunnan (Chine) s’installa dans les régions septentrionales de l’Etat khmer. Cette population connue sous le nom de Thaï (les hommes libres) s’organisa en petites communautés. Un prince thaï épousa une Khmère et se révoltant contre le pouvoir central, créa le premier Etat siamois nommé le royaume de Sukhothai, d’après la ville qui était sa capitale. Rama Kampheng (ou Rama-le-Fort), deuxième fils du fondateur de l’Etat (vers 1280-1318) fut un des plus importants souverains thaï, car il donna un important territoire à son Etat par ses victoires militaires. Il fut à l’origine de la création de l’alphabet siamois (écriture cursive khmère), et il imposa un strict respect de la religion bouddhiste et une organisation militaire et sociale copiées sur celles de ses voisins vaincus (Khmères). La grande civilisation qui se développa dans le royaume de Sukhothai est tributaire des nombreuses influences et des anciennes traditions locales, mais l’assimilation rapide de tous ces éléments forgèrent, en un temps record, ce que l’on appelle le «style Sukhothai».

Patrimoine Mondial. Le 8 septembre 1990 restera le jour remarquable dans l’histoire de la culture de Thaïlande. Ce jour-là, Sukhothai et les villes associées furent inclus sur la liste du Patrimoine Mondial (No. 574), en rajoutant en juin et octobre 1991 la ville historique de Si Satchanalai et la ville historique de Kampheng Pet (« mur de diamant »). Le premier projet de conservation et restauration de Sukhothai fut lancé par l’UNESCO en 1977 et aujourd’hui Sukhothai et les villes associées représentent l’exemple réussi de gigantesques travaux et d’énormes efforts du gouvernement thaïlandais et de la collaboration des experts et consultants internationaux. Cette ville - le patrimoine de la culture, civilisation, histoire, architecture - peut à présent être admirée par le monde entier.

Sukhothaï et ses temples. La ville historique de Sukhothai se trouve à une dizaine de kilomètres de l’agglomération moderne et garde une bonne partie de ses fortifications. Parmi les monuments principaux, on dénombre: le monastère Wat Mahathat avec son temple royal et son cimetière, le Wat Sra Si avec ses deux stupas dont les silhouettes gracieuses se reflètent dans l’eau du plus grand réservoir de la ville) et même un impressionnant prang (tour reliquaire typique de l’art d’Ayuthaya) un peu plus tardif. Le site fait l’objet de fouilles et d’études depuis le milieu du siècle dernier. Wat Sa Si avec un chedi de style Sri Lankais, Wat Phra Pai Luang (un temple khmer hindou transformé en un temple bouddhiste entouré de douves), Wat Saphan Hin, Wat Chetuphon, Wat Chang Lom, Wat Si Chum, mais aussi la statue de Roi Ramkhamhaeng le Grand (en bronze) et le Musée National Ramkhamhaeng sont les merveilles principales du Parc Historique du Sukhothai.

Le secret. Avant de me rendre à Sukhothai, j’avais examiné toute la littérature possible pour que rien ne puisse m’échapper. J’avais trouvé dans les chroniques l'histoire sur un temple qui gardait le secret selon lequel à l’intérieur de ce temple vivait une statue qui savait parler. Chez un des chroniqueurs du siècle dernier, j’ai lu que cette statue savait ouvrir et fermer ses yeux. Vrai ou faux ? Impossible ? Il suffit de deviner qu’apparemment un temple de Sukhothai gardait (ou garde toujours!) quelque chose de hors du commun. Mais lequel de ses temples?

Photo@Alicia RioukhineNous avons visité de magnifiques temples, ruines, statues. « Bouddha marchant » (unique du style Sukhothai), les statues debout, les statues assises… Pour moi chaque statue, chaque pierre semblait garder ses secrets et ses mystères. J’avais le sentiment d’avoir touché au passé. L’ensemble de telles merveilles me submergeait et ces souvenirs resteront à jamais dans ma mémoire.

Nous avons fini la visite du site historique et pris notre bus pour nous rendre dans le parc à côté pour admirer les nénuphars géants.

Soudain, j’ai senti une force inexplicable qui m’a fait tourner la tête. De loin, j’ai vu un petit bâtiment carré, rien de semblable à un temple quelconque (cette forme architecturale s’appelle Mondon). Le bâtiment carré me rappelait un théâtre avec des rideaux. Les rideaux étaient légèrement ouverts au milieu. Quelque chose ou quelqu’un se cachait derrière les rideaux. La même force m’a poussée à m’approcher. J’aurais pu deviner la petite silhouette derrière, sur la scène. La silhouette me magnétisait. Tout à coup, j’ai remarqué que les yeux s’ouvraient lentement en me regardant. Je m’approchais, yeux dans les yeux, et je me suis arrêtée près des rideaux. Les rideaux se sont ouverts un peu plus et les yeux m’ont invité à entrer. Je n’ai pas pu entendre les mot mais il était évident que j’ai eu le contact ou la communication. Je suis entrée et soudain j’ai été stupéfiée par ce qui s’ouvrait à moi : j’ai vu assise une statue de dimension colossale. Impossible d’imaginer une telle grandeur derrière de petits rideaux. Jeu optique? Enigme de la construction? (Les dimensions réelles de la statue : assise 15 m en hauteur en position assise, et 11,4 m entre ses deux genoux!).

J’ai tout compris : c’était le fameux temple Wat Si Chum avec ses secrets, devant moi – la célèbre statue vivante Phra Atchana, à ma gauche - sa main sacrée, la main gracieuse et géante (chaque doigt de cette main était deux fois plus grand que moi-même!), mélange d’élégance, du raffinement de l’architecture de pierre taillée par un artiste il y a presque un millénaire. La main, elle aussi, cachait un mystère. Plus tard, j’ai lu chez une journaliste : « La vision des doigts d’une telle élégance et grâce, des doigts de l’ancien monde et à travers des siècles jusqu’à aujourd’hui ne cesse de m’hypnotiser et de me transmettre la sensation de la paix et de l’éternité que j’ai senti là-bas, toute seule, dans le silence de l’après-midi ». Moi, j’ai senti la même chose.

Le groupe m’a rejoint dans le temple, et la magie a disparu. Pourtant, tout le monde avait été étonné et impressionné par la dimension inattendue de la statue à l’intérieur. Quelques minutes de visite du groupe, et je suis restée seule de nouveau, déterminée à découvrir d’autres secrets. Le guide local l’a remarqué et m’a donné un indice: regarder en haut en marchant. Au lieu du plafond, j’ai vu une énorme fleur avec les pétales s’ouvrant vers le ciel. En marchant, j’ai remarqué que la fleur bougeait aussi et changeait ses formes. J’ai pris plusieurs photos pour mieux transmettre ce miracle.

Il me fallait quitter la statue et retourner dans le bus. Je suis repartie à reculons en gardant toujours le contact visuel et mon dialogue avec la statue. Je suis sortie du théâtre, et immédiatement la silhouette est devenue très petite en taille. Je m’éloignais, les yeux commençaient à se refermer et le visage vif s’est transformé en un morceau de pierre statique. Le spectacle à travers le temps est fini. Les rideaux se sont fermés.

J’étais déjà à côté du bus avec le groupe qui m’attendait, en échangeant leurs émotions entre eux. J’ai compris que personne n’avait rien remarqué de spécial. J’ai regardé pour la dernière fois le Wat Si Chum, et c’était évident qu’il y a tant des secrets qui se cachent derrière ses rideaux. Mais le Wat ne les confie que très rarement et aux occasions exceptionnelles. Donc, une fois, il y a un millénaire, le Wat a confié le secret de sa statue parlant aux habitants de l’ancienne ville ; l’autre fois, il y a un siècle, il a confié le secret de ses yeux aux chroniqueurs ; encore une fois, il y a quelques années, il a confié le secret de sa fleur au guide ; puis encore, il y a quelque mois, il a confié le secret de sa main à une journaliste ; ce jour-là, il a confié le secret de ses rideaux théâtraux à moi. Si un jour vous rendez visite au Wat Si Chum, c’est peut être à vous que ce temple confiera ses secrets.