Le troc des retraites
Perla Dominguez
Un fonctionnaire, ça proteste, cest connu. A propos de
tout et de rien, ça critique, ça rouspète, ça
marmonne, ça grommelle, parfois même ça complote,
mais en général ce nest pas bien sérieux
: il est rare quil sorganise pour changer lordre établi,
et si quelquun le lui propose, il reste sceptique et préfère
sabstenir. Quoique...
Prenons, par exemple, cette cause fréquente de mécontentement
: la retraite.
Dès quon dépasse la quarantaine et quon commence
à sintéresser à ce sujet, on constate quun
nombre étonnant de fonctionnaires « davant 1990»
souhaiterait travailler au-delà des 60 ans mais nen a pas
le droit, alors quun nombre tout aussi élevé des
« après 1990 » partirait volontiers avant 62 ans
sil nétait pas pénalisé financièrement.
Pur esprit de contradiction ? Pas nécessairement, car deux années
supplémentaires de liberté ou de salaire, cela peut changer
beaucoup de choses dans une vie.
Mais alors, pourquoi ne pas modifier le règlement ? On a déjà
essayé, paraît-il. Et échoué.
En effet, depuis quelques années une proposition est présentée
à lAssemblée générale visant à
ce que tous les fonctionnaires puissent partir à 62 ans. Et chaque
année, lAssemblée la refuse.
Les raisons de ce refus ne sont pas très claires, mais les deux
les plus souvent citées sont peu convaincantes :
1ère raison : allonger
la retraite à 62 ans pour tout le personnel « vieillirait
» lOrganisation.
Allons donc ! Si lAssemblée avait le souci de rajeunir
lOrganisation, auraitelle ajouté deux années de
travail obligatoire depuis 1990 ?
2ème raison : les fonctionnaires
qui choisiraient de rester plus longtemps seraient les plus mauvais,
les plus paresseux, les moins utiles... Il sagit là dun
raisonnement bien curieux, que lAssemblée générale
des Nations Unies peut difficilement tenir, car il implique que lOrganisation
fait fuir les meilleurs...
Dautant plus que la logique commanderait plutôt le contraire:
ce sont ceux qui réalisent des tâches quils aiment
et de ce fait travaillent mieux qui sont les moins pressés
de partir.
Il existe des motifs plus raisonnables :
1 Permettre aux « avant 1990 » de partir
à 62 ans ne résoudrait pas la situation des « après
1990 ». On commettrait donc une injustice à leur égard.
2 Cela léserait aussi les « avant 1990
» qui, satisfaits de partir à 60 ans, ont déjà
fait leurs projets sur cette base.
Il semblerait donc que cest dans un souci déquité que lAssemblée persiste à refuser cette proposition. Souci non seulement louable, mais qui nous permet despérer : car si nous lui soumettons un projet qui respecte les droits de tous, elle ladoptera peutêtre.
Considérons, par exemple, la situation suivante : vous êtes « davant 1990 » et voulez partir à 62 ans. Je suis « daprès 1990 » et veux partir à 60 ans. Pourquoi ne pas nous permettre déchanger nos âges limite?
- Parce que cela compliquerait la gestion des pensions? Pas nécessairement, ou en tous cas pas beaucoup, puisquà quelques détails près il sagit de deux opérations qui sannulent mutuellement (+2 ans -2 ans = 0)
- Parce que cela entraînerait un coût supplémentaire pour lAdministration? Ce nest pas sûr, mais si cétait le cas, il ne serait pas élevé et les bénéficiaires le paieraient volontiers.
- Il sagit en fait dun troc, aussi démodé quutopique. Vraiment?
Pensez aux accords internationaux sur la pollution aérienne
due à lactivité industrielle. Ils se basent exactement
sur ce même principe : les pays très industriels, gros
pollueurs, achètent aux non industrialisés leur droit
de polluer. Ainsi, la pollution globale reste contrôlée
et les non pollueurs sont indemnisés.
Il est clair que le monde irait mieux sans pollution daucune
sorte. Et les fonctionnaires, pour leur part, seraient plus heureux
sils restaient éternellement jeunes... Mais il semble que
pour le moment ces options ne soient pas réalisables.
Alors, pourquoi ne pas demander à nos collègues de la
Caisse de pensions destimer les implications administratives et
financières de cette procédure? Nous pourrions ensuite,
en appliquant leurs conseils et expérience, ajuster la proposition
de sorte que lAssemblée la trouve suffisamment raisonnable
pour ladopter.