Après 1989
Leuphorie de lONU sest volatilisée

Shashi Tharoor, vous êtes le plus
jeunes des secrétaires adjoints de Kofi Annan, le secrétaire
général. Comment lONU vit-elle cette période
de crise ?
Le Conseil de sécurité est divisé.
Les espoirs que nous avions après la fin de la guerre froide,
cette euphorie née de lidée que lorganisation
pourrait enfin être a la hauteur des aspirations de ses fondateurs,
sest volatilisée dun coup. Il reste un sentiment
de frustration. Cela dit, il faut remettre en perspective la période
que nous venons de traverser et parfois relativiser des propos exagérés.
La division actuelle nest pas sans précédent. Nous
sommes aussi inquiets de voir à quel point la crise irakienne
a dominé lordre du jour de nos travaux et polarisé
les médias. Un seul exemple : le secrétaire général
des Nations unies a fait des efforts diplomatiques exceptionnels pour
faciliter la réunification de Chypre et la presse, en tout cas
américaine, les a totalement ignorés.
LONU nest-elle pas menacée
de perdre toute crédibilité
?
Cest largument que lon entend dans certains
cercles à Washington. Si les Nations Unies accèdent aux
souhaits des Américains et leur donnent une légitimité,
elles perdent leur crédibilité. Si elles sy opposent
et que les Etats-Unis sortent de lONU, nous parvenons au même
résultat. Bref, dans tous les cas de figure, lONU perd
sa crédibilité. Permettez-moi davoir une impression
inverse : je considère que les Nations Unies nont pas été
aussi pertinentes depuis longtemps. LONU est la seule institution
globale que nous ayons. Cest ici, au cour même de lOrganisation,
que lon discute des problèmes fondamentaux : la guerre,
la paix, le respect des résolutions du Conseil de sécurité.
LONU est indispensable pour sattaquer a ce que Kofi Annan
appelle les problèmes sans passeport : le climat, le trafic de
drogue, le blanchiment dargent et le terrorisme. Il semble que
lon ait déjà oublié que cest lONU,
après le 11 septembre 2001, qui a fixé le cadre légal
de la campagne antiterroriste.
Peut-on imaginer que lONU devienne
un contrepoids aux Etats- Unis ?
Certains peuvent lespérer
mais je ne vois pas les choses de cette manière. Dabord,
les Etats-Unis font partie de ce machin, pour reprendre le mot du général
de Gaulle. Lorsque les membres du Conseil de sécurité
sont assis autour de la table, ils cherchent à définir
un consensus. Cest la résultante de 15 politiques étrangères.
Pour 14 de ces pays, la relation avec les Etats-Unis est très
importante. Il nest ni juste ni lucide de voir les Nations Unies
comme une institution opposée aux Etats-Unis. Cest un forum
où les Etats-Unis sont soumis à linfluence des autres
pays.
Quelles peuvent être les conséquences
dune intervention unilatérale des Etats-Unis et de leurs
alliés ?
Lhistoire de lONU est pleine
dexemples de grandes puissances agissant sans référence
au Conseil de sécurité. Lexemple le plus récent
est celui du Kosovo en 1999, quand lOTAN a bombardé lex-Yougoslavie
sans laval initial du Conseil. Et pourtant, quelques semaines
plus tard, la question du Kosovo est revenue dans lenceinte de
lONU. Ladministration civile du Kosovo na-t-elle pas
été confiée à lONU ?
Les divisions internes sont aujourdhui
plus graves...
Oui, nous sommes troublés par cette
division. Le sentiment prévaut chez certains que les Nations
unies nont pas été capables dagir efficacement
sur la nature de laction militaire projetée et sur le calendrier.
Mais linstitution nest pas diminuée. Je le répète
: il y a eu dautres cas dans le passé où des actions
similaires ont été conduites en dehors du Conseil et où
les pays concernés ont réalisé ensuite quils
étaient obligés de travailler ensemble.
Après six mois de négociations,
le résultat nest-il pas décevant ?
LONU
est un miroir du monde, de ses divisions, de ses désillusions
et de ses inégalités. Comme le disait Dag Hammarskjold
Secrétaire général mort en 1961 dans un accident
davion suspect au Congo, «les Nations unies nont pas
été inventées pour conduire lhumanité
au paradis, mais seulement pour la sauver de lenfer». La
Société des Nations, avant la seconde guerre mondiale,
ne comptait ni lAllemagne ni les Etats-Unis. Aujourdhui,
tous les pays du monde appartiennent a lONU. Cela a une certaine
valeur en soi : luniversalité.
Propos recueillis par Corine Lesnes (Extraits du journal Le Monde).