UNSpecial N° 617 — Avril – April 2003
 

Après 1989

L’euphorie de l’ONU s’est volatilisée

Shashi Tharoor

Shashi Tharoor, vous êtes le plus jeunes des secrétaires adjoints de Kofi Annan, le secrétaire général. Comment l’ONU vit-elle cette période de crise ?
Le Conseil de sécurité est divisé. Les espoirs que nous avions après la fin de la guerre froide, cette euphorie née de l’idée que l’organisation pourrait enfin être a la hauteur des aspirations de ses fondateurs, s’est volatilisée d’un coup. Il reste un sentiment de frustration. Cela dit, il faut remettre en perspective la période que nous venons de traverser et parfois relativiser des propos exagérés. La division actuelle n’est pas sans précédent. Nous sommes aussi inquiets de voir à quel point la crise irakienne a dominé l’ordre du jour de nos travaux et polarisé les médias. Un seul exemple : le secrétaire général des Nations unies a fait des efforts diplomatiques exceptionnels pour faciliter la réunification de Chypre et la presse, en tout cas américaine, les a totalement ignorés.

L’ONU n’est-elle pas menacée de perdre toute crédibilité ?
C’est l’argument que l’on entend dans certains cercles à Washington. Si les Nations Unies accèdent aux souhaits des Américains et leur donnent une légitimité, elles perdent leur crédibilité. Si elles s’y opposent et que les Etats-Unis sortent de l’ONU, nous parvenons au même résultat. Bref, dans tous les cas de figure, l’ONU perd sa crédibilité. Permettez-moi d’avoir une impression inverse : je considère que les Nations Unies n’ont pas été aussi pertinentes depuis longtemps. L’ONU est la seule institution globale que nous ayons. C’est ici, au cour même de l’Organisation, que l’on discute des problèmes fondamentaux : la guerre, la paix, le respect des résolutions du Conseil de sécurité. L’ONU est indispensable pour s’attaquer a ce que Kofi Annan appelle les problèmes sans passeport : le climat, le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et le terrorisme. Il semble que l’on ait déjà oublié que c’est l’ONU, après le 11 septembre 2001, qui a fixé le cadre légal de la campagne antiterroriste.

Peut-on imaginer que l’ONU devienne un contrepoids aux Etats- Unis ?
Certains peuvent l’espérer mais je ne vois pas les choses de cette manière. D’abord, les Etats-Unis font partie de ce machin, pour reprendre le mot du général de Gaulle. Lorsque les membres du Conseil de sécurité sont assis autour de la table, ils cherchent à définir un consensus. C’est la résultante de 15 politiques étrangères. Pour 14 de ces pays, la relation avec les Etats-Unis est très importante. Il n’est ni juste ni lucide de voir les Nations Unies comme une institution opposée aux Etats-Unis. C’est un forum où les Etats-Unis sont soumis à l’influence des autres pays.

Quelles peuvent être les conséquences d’une intervention unilatérale des Etats-Unis et de leurs alliés ?
L’histoire de l’ONU est pleine d’exemples de grandes puissances agissant sans référence au Conseil de sécurité. L’exemple le plus récent est celui du Kosovo en 1999, quand l’OTAN a bombardé l’ex-Yougoslavie sans l’aval initial du Conseil. Et pourtant, quelques semaines plus tard, la question du Kosovo est revenue dans l’enceinte de l’ONU. L’administration civile du Kosovo n’a-t-elle pas été confiée à l’ONU ?

Les divisions internes sont aujourd’hui plus graves...
Oui, nous sommes troublés par cette division. Le sentiment prévaut chez certains que les Nations unies n’ont pas été capables d’agir efficacement sur la nature de l’action militaire projetée et sur le calendrier. Mais l’institution n’est pas diminuée. Je le répète : il y a eu d’autres cas dans le passé où des actions similaires ont été conduites en dehors du Conseil et où les pays concernés ont réalisé ensuite qu’ils étaient obligés de travailler ensemble.

Après six mois de négociations, le résultat n’est-il pas décevant ?
L’ONU est un miroir du monde, de ses divisions, de ses désillusions et de ses inégalités. Comme le disait Dag Hammarskjold Secrétaire général mort en 1961 dans un accident d’avion suspect au Congo, «les Nations unies n’ont pas été inventées pour conduire l’humanité au paradis, mais seulement pour la sauver de l’enfer». La Société des Nations, avant la seconde guerre mondiale, ne comptait ni l’Allemagne ni les Etats-Unis. Aujourd’hui, tous les pays du monde appartiennent a l’ONU. Cela a une certaine valeur en soi : l’universalité.

Propos recueillis par Corine Lesnes (Extraits du journal Le Monde).