Aux Etats-Unis
Notation des salariés remise en question
Laure Belot
Outre-Atlantique, les procès se multiplient contre lutilisation par certaines multinationales de quotas prédéterminés de personnes à juger non performantes. Des groupes prennent leur distance avec le système dévaluation prôné par Jack Welch, lancien patron de General Electric.
Goodyear, Caterpillar, Capital One Financial, Lucent : le nombre dentre- prises attaquées en justice pour leur système dévaluation des salariés ne cesse daugmenter aux Etats-Unis. Toutes sont adeptes de la méthode imaginée par Jack Welch, alors PDG de General Electric: fixer chaque année un quota de personnes à mal noter. Ce système a fait florès: le quart des 500 plus grandes entreprises américaines laurait adopté ces dernières années. Certains managers reconnaissent les excès du système, comme Larry Bossidy, ancien bras droit de Jack Welch, qui souligne que ce type dévaluation «divise les salariés». En France, laffaire IBM a révélé un malaise quant à lutilisation de quotas dans les entreprises. Une actualité qui relance léternel débat sur lévaluation équitable du travail et des performances des salariés.
Goodyear a jeté léponge. Depuis janvier 2003, le groupe américain de pneumatiques a abandonné son système dévaluation: il napplique plus le quota de 10% de salariés quil fallait, chaque année, noter «C», lappréciation la plus mauvaise. Cette pratique adoptée en décembre 2000 naura, tout compte fait, tenu que deux ans.
«Cette notation forcée entraînait beaucoup de confusion parmi les sala- riés et le management», explique prudemment Keith Trice, le porte-parole de Goodyear. Lentreprise a, en fait, renoncé publiquement à son système de quotas un jour avant quune plainte pour discrimination ne soit déposée.
Le cabinet d'avocat Pitt, Dowty, McGhee, Mirer & Palmer, qui défend le dossier de plusieurs salariés notés «C» puis licenciés, n'est pas un novice. C'est lui qui a réussi à faire plier Ford en avril 2002 : le géant automobile a préféré verser 10,5 millions de dollars pour mettre fin à la plainte de 500 salariés âgés, notés «C» et s'estimant victimes d'une discrimination. «Nous avons prouvé qu'une personne de plus de 50 ans avait cinq à six fois plus de chance d'être notée «C» qu'un trentenaire,» argumente Michael Pitt, star du barreau américain. «Ce système oblige les managers à mal noter un nombre défini a priori de gens. Ces évaluations ne sont donc pas basées sur la réalité des performances.» Pour le cas Goodyear, le cabinet plaidera contre le même type de discrimination.
L'affaire risque de faire du bruit, car l'usage des quotas est devenu
un must outre-Atlantique. Selon le magazine Fortune, le quart
des 500 plus grandes entreprises américaines ont adopté
ces dernières années la fameuse méthode de General
Electric (GE) : chaque année, 20% des salariés sont notés
«A» («excellent»), 70 % «B» («moyen»)
et 10 % «C» («bas»). Cette méthode appelée
«forced ranking» (classement forcé) a été
imaginée par Jack Welch, alors PDG de GE, dirigeant «le
plus admiré au monde». Au bout de deux notations «C»
d'affilée, le salarié peut être licencié.
Plaintes pour discrimination
Au vu des succès économiques rem- portés par M. Welch sous sa houlette, GE est redevenue la première capitalisa- tion boursière mondiale les autres entreprises (dont feu Enron) ont suivi le modèle. Mais pas sans dégâts ; depuis deux ans, les plaintes se multiplient aux Etats-Unis. Sont ou ont été visées, outre Ford et Goodyear : Microsoft (logiciels), Conoco (pétrole), Capital One Financial (cartes de crédit), Lucent Technology (réseaux de télécommunications), Cater- pillar (engins de travaux publics). Les notés «C» ou équivalent seraient le plus souvent des personnes plus âgées ou appartenant à des minorités. La très puissante AARP, association qui représente 35 millions d'Américains de plus de 50 ans, est partie prenante dans certaines plaintes. Selon nos informations, des avocats prépareraient des dossiers à l'encontre de Boeing et de Motorola.
«Le «forced ranking» est devenu, par- fois, un outil pour se débarrasser rapidement de certains types de personnel», explique Harris Butler, avocat des salariés licenciés de Capital One Financial. Ce système est d'ailleurs appelé familièrement «rank and yank», littéralement «classer puis se débarrasser...».
Les menaces de procès commencent à faire reculer certaines entreprises, comme léquipementier TRW, «qui a abandonné ce système par crainte pour son image», explique M. Pitt. Dautres font appel à des conseillers en ressources humaines pour vérifier la légalité de leur dispositif. Mais, au-delà des aspects légaux, des problèmes plus éthiques apparaissent. Le système, inventé pour «optimiser le capital humain», crée de fait une compétition sans fin entre les salariés : une personne peut avoir accompli ses objectifs, mais si tous les autres les ont dépassés, elle se retrouvera dans la catégorie «C». Des voix, et non des moindres, commencent à se faire entendre.
Le système «divise»
Ainsi celle de Larry Bossidy, ancien bras droit de Jack Welch, et ancien PDG dHoneywell: «Pour fonctionner, une entreprise a besoin dun esprit déquipe. Le «forced ranking» divise les gens et sape leur moral (...)» a déclaré au Monde le coauteur du livre Execution: The Dis- cipline of Getting Things Done (2002, à paraître chez First en février sous le titre Tout est dans lexécution). «Il faut plutôt persuader les managers de bien évaluer et aider les employés à se développer.»
Des cabinets-conseils en ressources humaines, comme laméricain DDI, ont pris position contre le système. Le courrier des lecteurs du magazine For- tune témoigne du malaise: «Chère Annie, est-ce que je dois virer chaque année les 10 % les moins bons de mes salariés parce que Jack Welch la fait ?», se demande, dubitatif, le patron américain dune grosse PME. Comme si, après laffaire Enron, les entreprises américaines doutaient de tout. Même de leur modèle.
Le débat a indirectement atteint lEurope. De nombreuses entreprises dorigine améri- caine ont instauré des systèmes de notation.
Mais laffaire IBM, révélée par Le Monde, a montré que certains groupes étaient, à limage des Etats-Unis, tentés de fixer des quotas de salariés à mal noter. Une dérive qui est limitée par le code du travail français, beaucoup plus strict quaux Etats-Unis. «Le «forced ranking» nest pas illégal en tant que tel, explique Antoine Lyon-Caen, professeur de droit social. Ce qui peut lêtre, cest lusage qui en est fait. Licencier quelquun parce quil a obtenu deux fois la note «C» na rien de légitime. Ce sera au juge de voir sil y a une faute professionnelle suffisante pour justifier le licenciement.»
Claude Brunet était PDG de Ford France lorsque, en 2000, la maison mère lui a demandé dappliquer des quotas de notation. Désormais directeur général dAxa, il porte un regard critique sur ce système. «Le «forced ranking» est un constat déchec de lamélioration du mode de management.
Le vrai courage est dessayer de voir comment une personne réalise ce quon lui demande de faire. Cest trop facile de se cacher derrière des statistiques.» M. Brunet se réjouit dailleurs quAxa, son nouvel employeur, évalue ses salariés sans recourir à la notation, mais par des entretiens annuels classiques. Pour lui, «léchec dun salarié relève aussi dun problème de management». Ironiquement, il ajoute que lamende de 10,5 millions de dollars versée par Ford aurait «mieux été investie dans la formation pour améliorer les dirigeants».
Extrait du journal Le Monde du 04.02.03.