Mélanie Mercier, née Markowitz
Jean Michel Jakobowicz, ONU
Le message
Tout a commencé le mardi 13 mars à 08h24 pour être
parfaitement exact
Comme chaque matin à peu près à la même heure, jallumais mon ordinateur. Cest le premier geste que je fais en entrant dans mon bureau avant même davoir enlevé mon manteau. Une sorte de rituel post-moderne qui me donne le courage daffronter une nouvelle journée. Après mêtre recoiffée devant le petit miroir qui se trouve dans le placard de droite de mon bureau, je me suis assise devant mon ordinateur. Comme une pianiste avant un concert je fis quelques mouvements dassouplissements des doigts ! Puis, jintroduis mon code. Un message apparut sur lécran: «Bonjour Mélanie !»
« des offres commerciales plus ou moins licites qui vont du crédit immédiat et sans intérêts, à la possibilité dallonger le pénis que je nai pas»
Ce message a toujours le don de ménerver, tout dabord parce que ce bonjour est totalement artificiel, je ne me vois vraiment pas faire un gros bisous à cette énorme boîte de conserve et quen plus je ne supporte pas cette habitude anglo-saxonne dappeler les gens par leur prénom. Jai à chaque fois envie de répondre à mon cher ordinateur que nous navons pas gardé les cochons ensemble.
Un nouveau code me donne accès à ma messagerie électronique.
Comme chaque jour, jai reçu une bonne cinquantaine de messages ! Le problème est toujours de savoir lesquels sont vraiment importants. Sur ces cinquante messages, plus des trois quarts sont des offres commerciales plus ou moins licites qui vont du crédit immédiat et sans intérêts, à la possibilité dallonger le pénis que je nai pas ou bien encore une offre de la part du cousin dun dictateur défunt de partager le magot que ledit dictateur lui a légué en cachette, le tout contre le simple envoi de mon numéro de compte en banque dont il fera bon usage.
Jétais sur le point deffacer la plupart de ces messages lorsque lun dentre eux retint mon attention. Son titre avait de quoi surprendre: «Attention Mélanie tes enfants sont en danger!» Bien quil soit courant que le nom du destinataire soit inclus dans le libellé des titres de message, le mot «danger» associé à mes enfants me donna immédiatement des frissons dans le dos. Jétais prête à partir en courant où à téléphoner à lécole pour voir ce qui avait bien pu arriver à mes petits. Cest en tremblant que jouvris le message.
Incrédule, je relis au moins trois fois le texte avant déclater de rire toute seule dans mon bureau. Le message disait: «Mélanie tu as encore oublié déteindre le gaz avant de partir ce matin! Signé: un ami que te veut du bien!» Javais déjà reçu des messages idiots mais encore jamais aucun de cet acabit. Jétais comme soulagée que ce message ne fut quune blague. Mon premier réflexe fut quand même de téléphoner à lécole de mes petits chérubins. La secrétaire dût me prendre pour une folle de téléphoner ainsi pour demander si mes enfants allaient bien. Mais javais besoin de ses quelques mots pour me sentir rassurée.
Lorsque ma peur se transforma en colère, jessayai de localiser lexpéditeur de ce message stupide. Il sagissait dun dénommé Ami4231 dont ladresse était Ami4231@hotmail.com. Un instant, je me demandais qui pouvait bien se cacher sous ce pseudonyme énigmatique, mais bien vite un message que mon chef mavait envoyé la veille au soir à 17 heures 54 monopolisa toute mon attention. Il avait été écrit exactement deux minutes après que jai quitté mon bureau, comme pour me montrer que lui restait plus tard que moi. Dailleurs je suis certaine quil devait guetter mon départ juste pour avoir ce petit plaisir mesquin de menvoyer ce message qui devait constituer une sorte de spasme érotique dans sa journée morose.
«Mon chef direct, Hubert de la Seine est un imbécile fini qui ne me parle plus depuis dix huit mois sinon par messages électroniques interposés»
Dans ma hâte de faire partager laventure incroyable qui est en train de marriver, jai totalement oublié de me présenter. Comme vous avez pu le comprendre, je mappelle Mélanie, Mélanie Mercier, de mon nom de jeune fille Mélanie Markowitz. Jai 38 ans, divorcée depuis cinq ans, mère de deux merveilles Benjamin dix ans et Isabelle huit ans. Je vis actuellement seule avec mes deux poussins dans un appartement de cinq pièces situé dans le quartier de Plainpalais à Genève.
Je travaille comme chef économiste adjoint dans le département des projections de lOrganisation. Mon chef direct, Hubert de la Seine est un imbécile fini qui ne me parle plus depuis dix huit mois sinon par messages électroniques interposés. Quant à mon directeur le DoctuerWilfred Heman, il trouve cela tout à fait normal et considère Hubert comme un aristocrate un peu vieille école, mais excessivement doué. Ce qui est totalement faux! Les seuls dons dHubert de la Seine sont sa particule et son incroyable bêtise. Il ny a guère que Heman pour ne pas sen apercevoir. Ce soir là, je nai pas fait de vieux os au bureau, javais hâte de retrouver mes enfants. Je passais les prendre à lécole juste avant 18 heures. Ils étaient comme dhabitude en pleine forme. Benjamin daigna me laisser embrasser son front quand il fut certain que ses copains ne le voyaient pas. Quant à Isabelle, elle commença immédiatement à me raconter en détails tout ce quelle avait fait dans la journée. Elle nen était quà la récréation de dix heures lorsque nous arrivâmes à la maison.
«Sortez immédiatement, criais-je aux enfants, qui pour une fois mobéir sans demander dexplication»
Ma première impression en ouvrant la porte, cest quil faisait anormalement chaud dans lappartement. Puis je sentis comme une odeur de brûlé. Je me précipitais dans la cuisine sur la cuisinière chauffée à blanc, la casserole qui me sert à faire le thé le matin était sur le point de fondre. Sortez immédiatement, criais-je aux enfants, qui pour une fois mobéirent sans demander dexplication. Dun même élan, je remplis une cuvette deau froide que je versais sur la cuisinière. Un énorme nuage de fumée sen échappa. Je me précipitais dans la salle de bain pour fermer le compteur à gaz. Et je me précipitais dans le couloir. Ça va me demanda Isabelle, inquiète? Oui ma chérie, répondis-je en tremblant. Javais juste oublié déteindre le gaz ce matin! Maman, tu pourrais faire attention, me dit Benjamin. Un de ces jours, tu vas mettre le feu à la maison. Il y a des moments où je me demande si mon ex ne lui donne pas des cours, du genre comment devenir le parfait petit macho! Certaines fois, jaurais envie de lui donner une fessée chose que je nai jamais faite. Mais là ma réaction fut de les prendre tous les deux dans mes bras et de les serrer très fort.
Passé les derniers spasmes stomacaux liés à la perspective de ce qui aurait pu se passer si ce soir là nous étions rentrés un peu plus tard, je préparais des sandwiches pour ma petite tribu.
Ce nest quune fois les enfants couchés quune terrible angoisse massaillie. Je repensais au message que javais reçu le matin même: «Mélanie tu as encore oublié déteindre le gaz avant de partir ce matin! Signé: un ami qui te veut du bien»
Ma première réaction fut daller vérifier que la porte dentrée était bien fermée, puis de descendre les stores et enfin daller voir si les enfants étaient bien là, endormis dans leur lit. Ensuite je fis quelque chose à la mesure de mon désarroi. Je pris la batte de base-ball de mon fils et je fouillais avec la plus grande minutie toutes les pièces de mon appartement. Tout y passa, comme si un intrus pouvait se cacher dans le placard à balais de la cuisine ou sous la table de la salle à manger. Mon inspection terminée, je minstallais totalement crispée dans le fauteuil du salon. Qui avait bien pu?
Je restais ainsi figée sur mon siège pendant je ne sais combien de temps. Tout à coup, le téléphone me fit sursauter. Paralysée, je le laissais sonner une bonne dizaine de fois avant de pouvoir bouger la main. Dune main tremblante, je décrochais le combiné. Avec une lenteur angoissante, je portais lécouteur à mon oreille. Jai failli fondre en larmes lorsque jai reconnu la voix de mon ex-mari.
Jérôme et moi avons toujours gardé de bonnes relations. En fait nous nous sommes quittés en bons amis, après avoir constaté que nos chemins sétaient séparés et que nous pouvions nous passer lun de lautre. Ce soir là, je crois que je laurais embrassé sil avait été là tant jétais contente de lentendre ou plutôt dentendre tout simplement une voix connue.
Les phrases se bousculaient tellement dans ma bouche que je finis par lentendre me dire: Calme-toi Mélanie! Dis-moi calmement ce qui se passe! Je respirais un grand coup et repris mon récit à zéro. Veux-tu que je vienne, me demanda-t-il quand jeus fini? Jhésitais un instant mais ma peur de le voir dans mon salon en face de moi était, je crois plus grande que celle que générait «lami qui me voulait du bien».
«En fait « dami bien placé » quand jeus raccroché, je me retrouvais seule avec mon angoisse.»
Ecoutes Mélanie, reprit-il, pas de panique, je vais voir ce que je peux faire! Je sus immédiatement que javais fait une erreur de lui parler de tout cela. Il avait pris cette voix paternaliste qui mhorripilait tellement et qui me reléguait au rang dune petite fille totalement idiote incapable de se débrouiller seule dans la vie. Je sentis ma colère monter et ma réponse fusa sans même que jai à la penser. Ne tinquiète pas, je men occupe toute seule. Jai un ami qui est bien placé pour le faire! A bon, dit-il dun air tout penaud, mais surtout nhésite pas!
En fait «dami bien placé» quand jeus raccroché, je me retrouvais seule avec mon angoisse.
(à suivre ...)