UNSpecial N° 616 — Mars – March 2003
 

Mélanie Mercier, née Markowitz

Jean Michel Jakobowicz, ONU

Le message
Tout a commencé le mardi 13 mars à 08h24 pour être parfaitement exact…

Comme chaque matin à peu près à la même heure, j’allumais mon ordinateur. C’est le premier geste que je fais en entrant dans mon bureau avant même d’avoir enlevé mon manteau. Une sorte de rituel post-moderne qui me donne le courage d’affronter une nouvelle journée. Après m’être recoiffée devant le petit miroir qui se trouve dans le placard de droite de mon bureau, je me suis assise devant mon ordinateur. Comme une pianiste avant un concert je fis quelques mouvements d’assouplissements des doigts ! Puis, j’introduis mon code. Un message apparut sur l’écran: «Bonjour Mélanie !»

«…des offres commerciales plus ou moins licites qui vont du crédit immédiat et sans intérêts, à la possibilité d’allonger le pénis que je n’ai pas»

Ce message a toujours le don de m’énerver, tout d’abord parce que ce bonjour est totalement artificiel, je ne me vois vraiment pas faire un gros bisous à cette énorme boîte de conserve et qu’en plus je ne supporte pas cette habitude anglo-saxonne d’appeler les gens par leur prénom. J’ai à chaque fois envie de répondre à mon cher ordinateur que nous n’avons pas gardé les cochons ensemble.

Un nouveau code me donne accès à ma messagerie électronique.

Comme chaque jour, j’ai reçu une bonne cinquantaine de messages ! Le problème est toujours de savoir lesquels sont vraiment importants. Sur ces cinquante messages, plus des trois quarts sont des offres commerciales plus ou moins licites qui vont du crédit immédiat et sans intérêts, à la possibilité d’allonger le pénis que je n’ai pas ou bien encore une offre de la part du cousin d’un dictateur défunt de partager le magot que ledit dictateur lui a légué en cachette, le tout contre le simple envoi de mon numéro de compte en banque dont il fera bon usage.

J’étais sur le point d’effacer la plupart de ces messages lorsque l’un d’entre eux retint mon attention. Son titre avait de quoi surprendre: «Attention Mélanie tes enfants sont en danger!» Bien qu’il soit courant que le nom du destinataire soit inclus dans le libellé des titres de message, le mot «danger» associé à mes enfants me donna immédiatement des frissons dans le dos. J’étais prête à partir en courant où à téléphoner à l’école pour voir ce qui avait bien pu arriver à mes petits. C’est en tremblant que j’ouvris le message.

Incrédule, je relis au moins trois fois le texte avant d’éclater de rire toute seule dans mon bureau. Le message disait: «Mélanie tu as encore oublié d’éteindre le gaz avant de partir ce matin! Signé: un ami que te veut du bien!» J’avais déjà reçu des messages idiots mais encore jamais aucun de cet acabit. J’étais comme soulagée que ce message ne fut qu’une blague. Mon premier réflexe fut quand même de téléphoner à l’école de mes petits chérubins. La secrétaire dût me prendre pour une folle de téléphoner ainsi pour demander si mes enfants allaient bien. Mais j’avais besoin de ses quelques mots pour me sentir rassurée.

Lorsque ma peur se transforma en colère, j’essayai de localiser l’expéditeur de ce message stupide. Il s’agissait d’un dénommé Ami4231 dont l’adresse était Ami4231@hotmail.com. Un instant, je me demandais qui pouvait bien se cacher sous ce pseudonyme énigmatique, mais bien vite un message que mon chef m’avait envoyé la veille au soir à 17 heures 54 monopolisa toute mon attention. Il avait été écrit exactement deux minutes après que j’ai quitté mon bureau, comme pour me montrer que lui restait plus tard que moi. D’ailleurs je suis certaine qu’il devait guetter mon départ juste pour avoir ce petit plaisir mesquin de m’envoyer ce message qui devait constituer une sorte de spasme érotique dans sa journée morose.

«Mon chef direct, Hubert de la Seine est un imbécile fini qui ne me parle plus depuis dix huit mois sinon par messages électroniques interposés»

Dans ma hâte de faire partager l’aventure incroyable qui est en train de m’arriver, j’ai totalement oublié de me présenter. Comme vous avez pu le comprendre, je m’appelle Mélanie, Mélanie Mercier, de mon nom de jeune fille Mélanie Markowitz. J’ai 38 ans, divorcée depuis cinq ans, mère de deux merveilles Benjamin dix ans et Isabelle huit ans. Je vis actuellement seule avec mes deux poussins dans un appartement de cinq pièces situé dans le quartier de Plainpalais à Genève.

Je travaille comme chef économiste adjoint dans le département des projections de l’Organisation. Mon chef direct, Hubert de la Seine est un imbécile fini qui ne me parle plus depuis dix huit mois sinon par messages électroniques interposés. Quant à mon directeur le DoctuerWilfred Heman, il trouve cela tout à fait normal et considère Hubert comme un aristocrate un peu vieille école, mais excessivement doué. Ce qui est totalement faux! Les seuls dons d’Hubert de la Seine sont sa particule et son incroyable bêtise. Il n’y a guère que Heman pour ne pas s’en apercevoir. Ce soir là, je n’ai pas fait de vieux os au bureau, j’avais hâte de retrouver mes enfants. Je passais les prendre à l’école juste avant 18 heures. Ils étaient comme d’habitude en pleine forme. Benjamin daigna me laisser embrasser son front quand il fut certain que ses copains ne le voyaient pas. Quant à Isabelle, elle commença immédiatement à me raconter en détails tout ce qu’elle avait fait dans la journée. Elle n’en était qu’à la récréation de dix heures lorsque nous arrivâmes à la maison.

«Sortez immédiatement, criais-je aux enfants, qui pour une fois m’obéir sans demander d’explication»

Ma première impression en ouvrant la porte, c’est qu’il faisait anormalement chaud dans l’appartement. Puis je sentis comme une odeur de brûlé. Je me précipitais dans la cuisine sur la cuisinière chauffée à blanc, la casserole qui me sert à faire le thé le matin était sur le point de fondre. — Sortez immédiatement, criais-je aux enfants, qui pour une fois m’obéirent sans demander d’explication. D’un même élan, je remplis une cuvette d’eau froide que je versais sur la cuisinière. Un énorme nuage de fumée s’en échappa. Je me précipitais dans la salle de bain pour fermer le compteur à gaz. Et je me précipitais dans le couloir. — Ça va me demanda Isabelle, inquiète? — Oui ma chérie, répondis-je en tremblant. J’avais juste oublié d’éteindre le gaz ce matin! — Maman, tu pourrais faire attention, me dit Benjamin. Un de ces jours, tu vas mettre le feu à la maison. Il y a des moments où je me demande si mon ex ne lui donne pas des cours, du genre comment devenir le parfait petit macho! Certaines fois, j’aurais envie de lui donner une fessée – chose que je n’ai jamais faite. Mais là ma réaction fut de les prendre tous les deux dans mes bras et de les serrer très fort.

Passé les derniers spasmes stomacaux liés à la perspective de ce qui aurait pu se passer si ce soir là nous étions rentrés un peu plus tard, je préparais des sandwiches pour ma petite tribu.

Ce n’est qu’une fois les enfants couchés qu’une terrible angoisse m’assaillie. Je repensais au message que j’avais reçu le matin même: «Mélanie tu as encore oublié d’éteindre le gaz avant de partir ce matin! Signé: un ami qui te veut du bien»

Ma première réaction fut d’aller vérifier que la porte d’entrée était bien fermée, puis de descendre les stores et enfin d’aller voir si les enfants étaient bien là, endormis dans leur lit. Ensuite je fis quelque chose à la mesure de mon désarroi. Je pris la batte de base-ball de mon fils et je fouillais avec la plus grande minutie toutes les pièces de mon appartement. Tout y passa, comme si un intrus pouvait se cacher dans le placard à balais de la cuisine ou sous la table de la salle à manger. Mon inspection terminée, je m’installais totalement crispée dans le fauteuil du salon. Qui avait bien pu?

Je restais ainsi figée sur mon siège pendant je ne sais combien de temps. Tout à coup, le téléphone me fit sursauter. Paralysée, je le laissais sonner une bonne dizaine de fois avant de pouvoir bouger la main. D’une main tremblante, je décrochais le combiné. Avec une lenteur angoissante, je portais l’écouteur à mon oreille. J’ai failli fondre en larmes lorsque j’ai reconnu la voix de mon ex-mari.

Jérôme et moi avons toujours gardé de bonnes relations. En fait nous nous sommes quittés en bons amis, après avoir constaté que nos chemins s’étaient séparés et que nous pouvions nous passer l’un de l’autre. Ce soir là, je crois que je l’aurais embrassé s’il avait été là tant j’étais contente de l’entendre ou plutôt d’entendre tout simplement une voix connue.

Les phrases se bousculaient tellement dans ma bouche que je finis par l’entendre me dire: — Calme-toi Mélanie! Dis-moi calmement ce qui se passe! Je respirais un grand coup et repris mon récit à zéro. — Veux-tu que je vienne, me demanda-t-il quand j’eus fini? J’hésitais un instant mais ma peur de le voir dans mon salon en face de moi était, je crois plus grande que celle que générait «l’ami qui me voulait du bien».

«En fait « d’ami bien placé » quand j’eus raccroché, je me retrouvais seule avec mon angoisse.»

— Ecoutes Mélanie, reprit-il, pas de panique, je vais voir ce que je peux faire! Je sus immédiatement que j’avais fait une erreur de lui parler de tout cela. Il avait pris cette voix paternaliste qui m’horripilait tellement et qui me reléguait au rang d’une petite fille totalement idiote incapable de se débrouiller seule dans la vie. Je sentis ma colère monter et ma réponse fusa sans même que j’ai à la penser. — Ne t’inquiète pas, je m’en occupe toute seule. J’ai un ami qui est bien placé pour le faire! — A bon, dit-il d’un air tout penaud, mais surtout n’hésite pas!

En fait «d’ami bien placé» quand j’eus raccroché, je me retrouvais seule avec mon angoisse.

(à suivre ...)