UNSpecial N° 616 — Mars – March 2003
 

Bourse

Les pertes de l’AVS frôlent le milliard

Jean-Philippe Buchs, l’Hebdo du 19 déc. 2002

Les placements laissent apparaître un résultat négatif pour la deuxième année consécutive. La faute à la déroute des marchés financiers.

C’est une nouvelle année noire pour le Fonds de compensation de l’AVS. En cette fin 2002, tous les clignotants restent au rouge: la fortune baisse, les placements laissent apparaître une perte et le rendement est négatif. «Cette situation ne me plaît pas du tout», lance Ulrich Grete, président du conseil d’administration. Au 31 octobre, la fortune ne s’élevait plus qu’à 19,4 milliards de francs. Soit une baisse de 17% par rap- port à l’an dernier. De même, le résultat des placements (-915 millions) et la rentabilité de la fortune (-3,5%) étaient négatifs. Au 31 décembre 2002, les pertes réalisées sur les investissements pourraient donc avoisiner le milliard de francs. Soit presque le double de celles enregistrées en 2001 (528 millions).

Ces mauvais chiffres s’expliquent évidem- ment par la chute des Bourses, dont les conséquences sont non seulement désas- treuses pour l’AVS, mais aussi pour les caisses de pension et les entreprises privées. Ils sont néanmoins à relativiser. «Le rende- ment de la fortune n’a jamais été inférieur à 4% au cours des trente dernières années. Depuis 1991, le rendement moyen à l’échéance a toujours dépassé 5,5% par an», rappelait le Conseil fédéral en mai 1999.

Placements trop tardifs

Trois ans plus tard, la déroute des marchés pèse d’autant plus fortement sur le Fonds de compensation qu’il a dû attendre le 1er janvier 1997 (entrée en vigueur de la 10e révi- sion de l’AVS) et le 1er février 2001 (modification législative sur ces placements) pour investir une partie de sa fortune en actions suisses et dans des titres étrangers. Or les Bourses ont atteint leur apogée au cours de l’été 1998, puis en août 2000. Autrement dit, une partie de la fortune de l’AVS a été inves- tie en actions dans les mois qui ont précédé l’éclatement de la bulle spéculative. «Le Fonds de compensation est victime de son entrée tardive sur les marchés boursiers», constate Blaise Matthey, spécialiste des assu- rances sociales auprès de la Fédération romande des syndicats patronaux et membre de la Commission fédérale de l’AVS. Aujourd’hui, les pertes sur les investissements en actions sont donc importantes. Entre le 1er janvier 1997 et le 31 août 2002, elles se sont élevées à plus de deux milliards de francs: 941 millions de francs pour les placements en actions suisses et 1,1 milliard de francs pour les titres étrangers. En revanche, les autres catégories de placements ont permis d’engranger un gain de 5,6 milliards de francs. Dans le détail, les investissements à court terme, l’octroi de prêts, les obligations suisses et les obligations étrangères ont rap- porté respectivement 225 millions, 2,59 mil- liards, 2,63 milliards et 189 millions.

Ulrich Grete ne veut pas critiquer vertement les banques suisses et étrangères chargées de gérer le portefeuille de l’AVS. «Les résultats montrent qu’il n’y a pas lieu de s’énerver. Ils sont tantôt supérieurs, tantôt inférieurs aux indices boursiers de référence», observe le président du conseil d’administration du Fonds de compensation. «Nous avons néanmoins rompu deux contrats pour issufisance de performance dans la gestion des actions suisses", reconnat Dominique Salamin, gestionnaire de l'institution. 

Pour Ulrich Grete, il ne faut pas dramatiser les difficultés actuelles: «D’une part, il est toujours très dangereux de se former un jugement sur une période relativement courte. D’autre part, le rendement de la fortune, qui se monte à 2,2% entre 1997 et 2002, n’est pas mauvais.» Mais il est toutefois inférieur aux objectifs visés par la stratégie de placement. Cette dernière est censée générer à long terme une rentabilité plus élevée que les obligations de la Confédération, dont les intérêts pour un emprunt à 10 ans ont rapporté entre 3,40% et 3,19% entre janvier 1997 et août 2002. Pour l’instant, le but n’est donc pas atteint. Le Conseil fédéral ne s’en émeut guère. Dans une réponse adressée à un parlementaire en mai dernier, il se dit «conscient du fait que la valeur des placements sur les marchés des capitaux fluctue fortement. Il estime cependant que, grâce à une politique de placement à long terme, un rendement plus élevé dédommage suffisamment le Fonds de compensation pour les risques encourus.» Les députés, qui s’offusquent actuellement des pertes enregistrées par l’AVS, oublient un peu trop rapidement que les Chambres fédérales ont empêché ses responsables d’investir en Bourse durant de longues années. Or, si l’institution avait eu la possibilité par le passé d’investir dans des actions, le rendement de sa fortune aurait pu être notablement amélioré au cours des dernières décennies.

Qu’est-ce que le Fonds de
compensation ?

Créé en même temps que l’AVS, le
Fonds de compensation sert à compenser
les fluctuations de recettes qui peuvent
résulter à court terme de la situation
économique. Grâce à celui-ci, il est
possible de maintenir les prestations
AVS, aussi les années où les dépenses
sont supérieures aux recettes. En effet,
le Fonds doit disposer théoriquement,
pour une année entière au moins, de
moyens nécessaires à la couverture des
prestations AVS. Il garantit ainsi la
continuité du versement des prestations,
même durant les périodes de difficultés
économiques. Au 31 décembre 2001, la
fortune équivalait à 80% des dépenses
annuelles de l’AVS.

Modification de stratégie

Avec la chute des Bourses qui pourrait s’avérer durable, la stratégie du Fonds de compensation a été modifiée. Le conseil d’administration a décidé de réduire de 40% à 25% la quote-part des actions. Ulrich Grete ne cache pas non plus qu’il faudra progressivement diminuer le poids des sociétés helvétiques actuellement sur pondérées dans le portefeuille. «Ils représentent environ 7% de notre fortune. Ce qui est beaucoup trop par rapport au marché suisse, qui ne s’élève qu’à 3% ou 4% de la capitalisation boursière mondiale», observe le zurichois. En d’autres termes, l’AVS vendra dans les prochains mois des actions suisses pour acheter des titres étrangers même si elle devra réaliser des pertes sèches pour liquider certaines positions.

Quoi qu’il en soit, la rentabilité du Fonds de compensation n’est qu’une question marginale en regard des défis qui attendent l’AVS ces prochaines décennies. Le Conseil fédéral le dit clairement: «L’équilibre financier ne pourra être atteint qu’au moyen des mesures globales proposées dans la 11e révision de l’AVS: la réduction des dépenses (côté prestations), l’accroissement des recettes (côté cotisations) et le relèvement progressif de la TVA.»