UNSpecial N° 616 — Mars – March 2003
 

A l’autre bout du monde…

… A la recherche du yéti,

Sari Rauber

Heureux qui, comme Ulysse,
a fait un beau voyage...

Etre un Homère au XXème siècle, partir vers l'inconnu et, vivant mille aventures, connaître le danger comme le merveilleux aussi, n'est-ce pas impensable? Pourtant, pour ce qui est des aventures, des dangers et des émerveillements, Robert Hutchinson, un canadien devenu genevois d'adoption, en a fait l'expérience : il a sillonné durant l'hiver, il y a quelques hivers de cela, la frontière nord du Népal et du Tibet, à la recherche du légendaire yéti, surnommé l'abominable homme des neiges, et il en est revenu enthousiaste.

Du beau voyage qu'il a fait, il en raconte les péripéties dans un livre. Cet aventurier des temps modernes qui, avant d'aller au pied de l'Himalaya, avait accompagné un camionneur dans son engin de 40 tonnes, sur la route la plus dangereuse du monde, d'Angleterre au Golfe Persique. L'histoire de ce voyage-là, il l'a racontée dans son livre «Juggernaut» qui, publié aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, a fait rêver bien des jeunes et des moins jeunes! Cet écrivain de Hutchinson, grand et mince, rouquin barbu aux cheveux frisés, membre du club alpin français, de la Société internationale de cryptozoologie et de la Société royale géographique, est aussi un moraliste: dans son livre «Vesco», il dénonçait les agissements de Vesco, l'escroc qui s'était infiltré à la Maison-Blanche du temps du Nixon - puis, dan «Off the Books», les manipulations de la grande Citibank sur les marchés des changes. Bref, Bob Hutchinson a du caractère …

Pourquoi cette aventure? A cause de l'histoire du yéti ! On en parle depuis un siècle, de cet abominable homme des neiges qu'un médecin militaire anglais, le major Woodel, prétendit avoir vu au nord de l'Inde, à quelque 6.000 mètres d'altitude. Mi-homme, mi-animal, le yéti existe-t-il vraiment? En 1951, le grimpeur britannique Eric Shipton rapportait du glacier de Menlung, au nord du Népal, les premières photos d'empreintes d'un animal inconnu. Mais une expédition organisée en 1954, puis en 1960 celle du Sir Edmund Hillary, le premier à avoir conquis l'Everest, d'autres encore par la suite, n'apportèrent aucune trace de l'existence du yéti. Toutes ces expéditions avaient-elles été trop importantes avec leurs centaines de porteurs et les yéti, effrayés, s'étaient-ils cachés? Car les montagnards de la région croient dur comme fer que cet être mythique existe et ils le vénèrent même, convaincus qu'ils sont de ses pouvoirs surnaturels. Selon eux, les dieux le protègent et il leur arrivera malheur si du mal lui est fait. Bob Hutchinson, ancien correspondant à Genève de journaux britanniques, a voulu aller voir de près ce qui en est. Parce qu'un népalais lui avait montré, deux ans plus tôt, une jambe momifiée de 20 centimètres de longueur, une jambe mi-homme, mi-animal, du jamais vu.

Le voici durant l'hiver, pendant quatre mois et demi , aux cotés de son guide Gyalsen Sherpa, dans la région Kumbu - près du village Pangpoche, accueilli dans la maison du guide, Une maison? Plutôt une étable, comportant dans un recoin une niche consacrée à Bouddha, Gyalsen Sherpa, 48 ans, son épouse, 39 ans, leurs cinq enfants et Bob ont vécu dans la maison-étable, dans laquelle il n'y a ni eau, ni électricité. Et comme colocataires, il y avait aussi cinq yacks, leurs ruminants, les vaches locales. Là-haut, à
3.900 mètres d'altitude, Bob Hutchinson a été bien reçu, dormant à côté de la niche de Bouddha, mangeant comme ses hôtes des pommes de terre, des graines, du riz, du lait et, une fois par semaine rapportés du village, des ufs, des oranges et quelques légumes. Lui, l'étranger, complétait ses repas par les vitamines qu'il avait apportées. Eux, les autochtones, buvaient à longueur de journée du «chang», une sorte de bière à base de riz et du «raksi», alcool de pommes de terre, ces breuvages bus chauds, après avoir été mélangé avec des ufs et du lait. Le prix de la location versé par Hutchinson a servi au guide pour la subsistance de la famille durant plusieurs mois et aussi, pour payer l'école du fils aîné. «Grand-père» fut aussitôt le surnom donné par la famille d'accueil au barbu venu de loin.

Et le yéti? Ayant vu des traces de l'homme-animal dans la vallée Donag, ils ont campé sous tente, entre les rochers sur les bords d'un lac glacé, à 5.000 mètres d'altitude, pendant quinze jours. Le silence, là, est absolu. Le calme est comme intense, la vie, comme suspendue. A la température de moins 20 degrés, ils ont vécu cachés sous la tente, espérant ne pas troubler la paix environnante. Une nuit, un bruit de pas précipités d'un animal à deux pattes réveille Bob Hutchinson en sursaut. Le temps d'empoigner sa lampe de poche et de soulever le rideau de la tente, les pas s'étaient éloignés et à la lueur de la petite lampe scrutant les alentours, plus personne! En revanche, des traces … Le lendemain et les jours d'après, doucement, sans faire de bruit, ils ont semé des appâts, du fromage ci, des gâteaux là. Mais les oiseaux les ont mangés.

Ils s'en sont allés ailleurs. C'est près d'un autre glacier, Ngozumba, qu'ils ont vu à nouveau des traces d'immenses pas. Elles allaient des cavernes dans les rochers, à d'autres rochers. Ces traces ne sont pas celles d'un être humain. Et dans le petit village de Machembe, on leur a dit que le yéti était passé par là quelques semaines auparavant. On leur a aussi dit que durant les cinq dernières années, sept yacks ont été tués par le yéti.

Bob Hutchinson est rentré convaincu que le yéti existe. Il y en aurait entre dix et quinze, de ces animaux dits abominables hommes des neiges. Ils seraient de deux espèces, le grand Tchutey haut de deux mètres, marchant sur quatre pattes et ressemblant à un ours tibétain ou à un gorille, l'autre étant le Meete, un immense singe déambulant aussi bien sur deux que sur quatre pattes.

Bob Hutchinson, certain de l'existence du yéti, après une attentive étude, en a aussi établi les modes de vie. En été, affirme-t-il, les yétis vivent dans les hautes montagnes, d'où le surnom qui leur a été donné d'hommes des neiges. Mais l'hiver, ils descendent dans les forêts, où ils se nourrissent d'herbe, de fleurs de rhododendron, de marmottes et de grenouilles. De Yacks aussi.

Les villageois de la région, qui n'en ont jamais vus mais connaissent les traces de leurs pieds, affirment qu'ils se font rares, que ces dix dernières années, il y a de moins en moins de leurs traces. Et ils ne s'expliquent pas pourquoi.

L'enquêteur des yéti, Bob Hutchinson, croit avoir trouvé l'explication: elle serait dans la coupe du bois, qui saccage les forêts. En effet, si les sherpas ont de tous temps cherché du bois dans les forêts, pour s'en servir à allumer le feu nécessaire à la cuisson de leurs aliments, ils en coupent de plus en plus ces dernières années pour en procurer aux touristes. Et ceux-ci sont de plus en plus nombreux, à notre époque de tourisme effrené. Chaque année de nombreux touristes sillonnent la frontière entre le Népal et le Tibet. Et les yéti en pâtissent, car la forêt et non la neige constitue leur environnement naturel. Or la forêt, là-bas aussi, est en train de disparaître …

Robert Hutchinson a vraiment fait un beau voyage. Lui s'est adapté aux lieux, il n'a ni violenté la nature, ni imposé aux habitants les us et coutumes de nos contrées. Et aux aguets, à l'écoute des gens et des lieux, il a beaucoup appris. Sur l'existence des yéti notamment, à laquelle il croit fermement. Pour lui, ces animaux ne sont pas le produit de l'imagination des humains, une légende née de fantasmes. Pour lui encore, la dénomination «homme des neiges» est impropre, les forêts étant leur foyer et il déplore que l'espèce soit en voie de disparition à cause de nous, les touristes nantis.

Réussira-t-on un jour à capturer un yéti, ou du moins, à en photographier un? Peutêtre, s'il en existe vraiment. Mais il faudra une patience infinie et une chance extrême, car si ces animaux réussissent à nous fuir aussi habilement, c'est qu'ils sont intelligents, assez intelligents pour ne pas renoncer à leur instinct de conservation, à leur liberté, contre une photo dans la presse et une apparition à la TV!