La Caisse des pensions de nouveau en excédent actuariel
Bernard Cochemé
Les actuaires viennent de calculer la nouvelle situation actuarielle
de la Caisse commune des pensions du personnel de lONU. La Caisse
est en excédent pour un montant équivalent à
2,92% de la masse salariale globale soumise à cotisations pour la retraite. Cest la troisième fois que, de façon consécutive, la Caisse connaît une situation de surplus actuariel. Le résultat a été présenté au Comité des actuaires puis au Comité mixte lors de sa réunion biennale tenue à Rome en juillet 2002.
Cette information est évidemment importante car elle donne une indication sur la santé de la Caisse commune. Le caractère particulièrement synthétique de cette information résumée en un seul chiffre ne peut toutefois rendre compte de la grande variété des éléments qui expliquent ce résultat. Cest pourquoi le présent article a pour premier objectif de répondre à cette question: comment interpréter le chiffre de lexcédent actuariel? Le second objectif sera dévoquer les conclusions possibles à tirer de cette situation excédentaire.
Commençons par le résultat brut et son interprétation. Rappelons tout dabord que la situation actuarielle de la Caisse est calculée tous les deux ans. Le dernier calcul a été établi sur la base des chiffres connus au 31 Décembre 2001. Les deux précédentes évaluations lavaient été à partir de situations arrêtées fin 1997 et fin 1999. Après une longue suite de déficits actuariels, lévaluation faite à la fin de lannée 1999 avait marqué le début dune nouvelle phase dexcédents actuariels: + 0.36% au 31 décembre 1997 puis + 4.25% au 31 décembre 1999.
Trois excédents successifs dénotent à lévidence une situation structurellement équilibrée.
Et ceci dautant plus que si la situation de 1999 faisait suite à une période de très forte croissance des marchés financiers, les années 2000 et 2001 ont, par contre, connu une forte volatilité des performances et une chute historique du marché des actions. La Caisse a somme toute très bien résisté à un environnement financier fortement perturbé.
Lexcédent actuariel constaté étant un solde entre, dune part le montant des engagements de la Caisse et, dautre part, le montant de ses ressources, comprenant les cotisations encaissées et les réserves financières quelle a constituées pour y faire face, le présent article les évoquera successivement en commençant par les réserves, représentées dans son bilan par les actifs financiers.
Pour les besoins de lévaluation actuarielle, les actuaires retiennent une valeur des actifs financiers calculée sur la base de la moyenne mobile des valeurs de marché au cours des cinq dernières années, y compris la dernière année. Cette méthode permet de lisser les évolutions brutales des marchés financiers aussi bien à la hausse quà la baisse. En outre, un correctif est apporté si la valeur ainsi calculée est par trop éloignée de la valeur de marché. La correction consiste à ramener la valeur calculée dans une bande de + ou quinze pour cent autour de la valeur de marché. Cette méthode a conduit au cours des dernières années à retenir des valeurs toujours inférieures à celles des marchés en raison de la hausse forte et continue de la bourse; Par contre, la même méthode a produit au 31 décembre 2001 une valeur supérieure à la valeur de marché. A titre dillustration, la valeur calculée fin décembre 1999 était de 22,186 milliards de dollars, soit à un niveau inférieur de 15%, ou $3,9 milliards, à la valeur de marché de 26,102 milliards de dollars. Par contre, au 31 décembre 2001 pour une valeur de marché de 22,035 milliards de dollars, la valeur calculée retenue sest établie à $23,630 Mds soit près de 7% ou 1,6 milliard de dollars au dessus de la valeur de marché. A méthode constante, il est donc possible de conclure que les évaluations actuarielles de 1997 et 1999 sous estimaient le surplus réel, alors que celle de 2001 le surestime quelque peu.
Il convient içi de rappeler que lévaluation de la situation actuarielle de la Caisse a pour lessentiel un caractère prospectif; il sagit en effet de déterminer le montant des ressources financières nécessaires pour que la Caisse puisse assurer le paiement de la totalité des prestations dues non seulement à ses bénéficiaires actuels mais aussi à ses futurs bénéficiaires quils soient actuellement participants ou futurs participants.
Lévaluation actuarielle repose donc sur des hypothèses concernant lévolution probable des cotisations et des effectifs cotisants, ainsi que sur le rendement à long terme escompté du placement des réserves; elle détermine ainsi un montant actualisé des ressources financières de la Caisse. A titre indicatif, lhypothèse qui a été retenue pour le rendement escompté à long terme net, cest à dire après inflation, est de + 3,5%.
Après avoir évoqué les ressources, venons-en au coût des engagements. Ceux ci découlent directement de la réglementation de la Caisse qui définit précisément les types de prestations de retraite, dinvalidité, ou de décès à payer aux ayants droit directs ou dérivés. Les montants à payer dépendent de la survenance de ces situations et de ces risques, lesquels sont étroitement liés à lâge moyen de la population, au montant des salaires, aux situations familiales, à lévolution de lespérance de vie etc. Cest cet ensemble de facteurs que les actuaires doi vent sattacher à évaluer afin destimer le coût actualisé des engagements de la Caisse. Plus précisément, les actuaires utili sent un jeu dhypothèses démographiques et économiques. Traditionnellement, les hypothèses susceptibles dêtre retenues sont examinées par le Comité des actuaires lannée précédent lévaluation actuarielle. Cest alors loccasion, soit de reconduire et donc de confirmer les hypothèses utilisées lors de la dernière évaluation. soit de procéder à des modifications sur la base notamment de lexpérience acquise. Il est de fait que les hypothèses sont relativement stables non seulement parce que ce sont les tendances de longue durée qui intéressent la Caisse, mais aussi parce que, par nature, les évolutions démographiques sont peu sujettes à fortes variations. Néanmoins, il a été décidé, lors de la revue réalisée en 2001, dapporter des modifications aux hypothèses de mortalité et aux taux de départ en retraite anticipée. Lexpérience a en effet conduit à considérer que les évolutions concernant ces deux composantes devaient être regardées comme représentatives de tendances de fond et donc que les coûts additionnels constatés devaient être intégrés dans les hypothèses de calcul du coût des engagements à long terme.
La revue effectuée en 2001 a également été
loccasion danalyser de façon détaillée
les éléments ayant eu au cours de la dernière décennie
limpact le plus important sur la situation actuarielle de la Caisse
et ayant donc été à lorigine des variations
constatées dans les évaluations successives. La hausse des
taux de cotisation, appliquée par étapes à compter
du 1 er janvier 1984, a sans surprise contribué
positivement à lamélioration de la situation actuarielle,
de même que la bonne performance des marchés financiers qui
en moyenne au cours de cette période ont dépassé
les hypothèses retenues de rendement. Deux autres facteurs ont
également apporté une contribution très positive,
il sagit de linflation dune part dont le taux a été
significativement inférieur aux hypothèses, et des taux
de change dautre part en raison de la forte appréciation
du dollar. Face à ces éléments ayant eu un impact
positif, les sources de coûts supplémentaires, au demeurant
limitées, sont pour lessentiel liées aux décisions
ayant trait à la création ou à lamélioration
des prestations au cours de la même période.
Ces évolutions doivent être gardées à lesprit lorsquil sagit de répondre à la deuxième question concernant les conclusions possibles à tirer de cette situation excédentaire.
On rappelera tout dabord que lobjectif des évaluations actuarielles est de donner une indication sur leffet pour la Caisse du maintien à long terme des taux de cotisations actuels, compte tenu par ailleurs du jeu dhypothèses économiques et démographiques retenues. En ce sens, la photographie résultant dune évaluation actuarielle nest en rien comparable à un bilan comp- table; son périmètre peut aussi varier selon lobjectif recherché. Ainsi, dans le cas de la Caisse commune du personnel des Nations Unies, les actuaires procèdent ils à au moins trois types dévaluation actuarielle; lune dentre elles correspondant à un scénario darrêt total dactivité consiste à mesurer la capacité de la Caisse à faire face à tous ses engagements en liquidant à leur valeur de marché les actifs financiers actuellement détenus. Dans ce cas, la Caisse constaterait un excédent résiduel de près de 9 milliards de dollars.
Un deuxième scénario correspond à la poursuite de lactivité de la Caisse mais pour un groupe fermé, donc sans renouvellement; dans ce cas, la poursuite du paiement des prestations jusquà leur terme se solderait par un déficit de lordre de 564 millions de dollars. Le troisième scénario est celui correspondant à un groupe ouvert avec des participants qui se renouvellent. Ce dernier scénario est celui qui épouse le mieux la situation de la Caisse dont lactivité, reflétant celle de ses organisations affiliées, paraît assurée dune certaine pérennité. En retenant comme hypothèse de long terme la stabilité du nombre des participants, la projection et lactualisation du coût des engagements ($53,654 Mds) et des réserves financières ($57,938 Mds) conduit à un surplus actuariel de 4,284 milliards de dollars correspondant à 2,92% de la masse salariale soumise à cotisations de retraite.
Si toutes les hypothèses, économiques et démographiques, retenues pour lévaluation actuarielle se vérifient, il est alors possible de conclure que le taux global déquilibre à long terme des cotisations est plutôt de 20,78%; ceci signifie que la Caisse fonctionne avec un taux de cotisation qui, établi actuellement à 23,70%, excède de 2,92% les besoins de couverture par la Caisse de ses engagements à long terme.
Ce qui précède montre bien que la Caisse, comme tout autre fonds de pension doté de réserves suffisantes, na pas besoin de surplus pour fonctionner. Par contre, un surplus peut se révéler utile si les hypothèses retenues se révèlent à lexpérience moins robustes que prévu ou si les résultats de lévaluation actuarielle montrent une grande sensibilité à la volatilité de certains facteurs, tels que le rendement des actifs financiers. Dans ce cas, il est judicieux de prévoir une marge possible de fluctuation du résultat actuariel évitant de faire apparaître des déficits à certaines périodes.
La série de trois surplus consécutifs montre la solidité de la Caisse; toutefois, la baisse de ce surplus lors de la dernière évaluation indique que le résultat est sensible aux variations de la performance des placements sur les marchés financiers; Ceci nest pas surprenant, mais une analyse plus approfondie de ce phénomène révèle quà lavenir la situation actuarielle de la caisse sera de plus en plus sensible à la performance des investissements.
La Caisse sapproche en effet dune situation de maturité; lillustration de cette évolution est fournie par le fait que les cotisations reçues ($1,78 Mds au cours du biennium 2000-2001) ne suffisent plus à payer la totalité des prestations ($2,15 Mds au cours du même biennium), la Caisse devant puiser (à hauteur de $370 millions) dans les réserves (constituées à cet effet) pour faire face à ses obligations. Ce déséquilibre nest pas nouveau; il date de 1994. Selon les hypothèses actuelles, lécart et donc le besoin de financement devrait saccroître, ce qui mécaniquement se traduira par une dépendance de plus en plus grande de la Caisse à légard des revenus tirés du placement de ses réserves.
Cette analyse a été au cour des réflexions du groupe de travail créé par le Comité mixte en 2000 avec pour objectif de procéder à une étude approfondie des prestations et du fonctionnement de la Caisse. Les conclusions de cette étude ont été communiquées sous la forme dun rapport présenté au Comité mixte lors de sa session tenue à Rome en juillet 2002. Le groupe de travail a inscrit parmi ses recommandations plusieurs propositions concernant lutilisation du surplus actuariel en privilégiant notamment celles qui permettraient de revenir sur des réductions de prestations décidées au début des années 1980 à une époque oû il sagissait de réduire les déficits et rétablir léquilibre actuariel de la Caisse. Le groupe de travail a également reconnu la nécessité, comme lavait dailleurs recommandé le Comité des actuaires, de préserver une marge comprise entre 1 et 2% pour amortir les aléas. Cest en considération de cette analyse que le Comité mixte lors de sa réunion du mois de juillet 2002 a donné son aval à la mise en ouvre de certaines recommandations tout en préservant une marge de sécurité représentée par un niveau minimum de surplus denviron 2%.
Lanalyse ci-dessus montre que lévaluation actuarielle de la Caisse des pensions du personnel de lONU est un processus dynamique qui suppose de temps à autres un ajustement des paramètres techniques; lhorizon de gestion de la Caisse sinscrivant dans la longue durée, les ajustements ne nécessitent pas de mesures brusques mais au contraire des adaptations régulières après de sérieuses études sur leurs implications à long terme. Chaque évaluation actuarielle marque ainsi une étape importante dans le pilotage de la gestion de la Caisse.
Achevé de rédiger le 31 Juillet 2002.
Lauteur est Administrateur de la Caisse commune des pensions de lONU.