50 ans dactivité du Bureau régional de lOMS pour lEurope
Interview du Dr Marc Danzon,
Directeur régional de
l’OMS pour l’Europe
UNS : La Région européenne de lOMS comporte 51 pays et inclut lAsie Centrale. Comment le Bureau Régional réussit-il à définir et à mettre en pratique une politique et une mission communes pour tous ses états membres ?
Dr Marc Danzon: Il est vrai que la Région européenne de lOMS avec ses 51 États Membres est une région diverse mais cest aussi une région unie. Il y a certes des problèmes différents dun pays à lautre, en particulier à cause des niveaux différents de développement économique, mais il y a également des problèmes communs à tous. Les problèmes de santé publique, la propagation des maladies transmissibles, la tuberculose, le SIDA, les problèmes des adolescents, la pauvreté, que lon trouve aussi bien dans les pays riches que dans les plus démunis, sont communs à toute la Région. En lan 2000, le Bureau européen de lOMS a défini une stratégie qui tient compte de ces deux dimensions la diversité et lhomogénéité. Notre politique est dêtre au service de tous les pays, même sil y a regroupement dactivités. Nous offrons des services spécifiques adaptés à chacun de nos États Membres. A cet égard, jaimerais mentionner les contrats de coopération bilatérale négociés avec 27 pays de la Région. Quant aux services communs, ils tournent en général autour de linformation. On peut aussi citer les Forum du Futur, qui offrent la possibilité aux États Membres déchanger des préoccupations mais aussi des solutions à leurs problèmes. Sil y a diversité, notre réponse doit être diverse. Mais un regroupement de la diversité est nécessaire afin dutiliser rationnellement les ressources. Ainsi par exemple, le regroupement des États baltes. Notre bureau y a développé un programme spécial lié au Pacte de stabilité, avec la santé mentale et la surveillance des maladies transmissibles comme priorités. Autre exemple, le programme commun sur la pauvreté, pour tous les pays de lancienne Union soviétique. Ce sont des regroupements, mais en réalité les services sadressent à chacun des pays.
Lannée 2002 marque 50 ans
dactivité du Bureau Régional
de lOMS pour lEurope. Quelles sont
les réalisations majeures
du Bureau au cours des décennies écoulées ?
En réalité, la décision de créer le Bureau
Régional pour lEurope a été prise en 1951 à
Genève, mais il nest devenu opérationnel quen
1952. Donc, ce nest pas vraiment un anniversaire, mais une date
qui marque un demi-siècle dactivités. Qua-t-on
fait pendant ces 50 ans ? Je pense que le plus marquant a été
la politique de la Santé pour tous en Europe, lancée par
le Dr Halfdan Mahler, Directeur général de lOMS, dans
les années 1970. Elle a été reprise et adaptée
à la Région européenne par mon prédécesseur.
Ce concept représentait un grand travail de définition de
la politique de santé, ce qui manquait beaucoup à lépoque
dans la Région. Il ny avait pas de politiques ni de programmes
de santé bien définis dans les États Membres. La
Région européenne à été la première
à mettre un accent fort sur la politique de la santé. Je
dois poursuivre dans cette voie, mais avec lambition de développer
des processus de soutien aux pays. Je voudrais que lOrganisation
soit vraiment au service des pays pour les aider à développer
ces politiques et à les mettre en oeuvre. Mon premier objectif
est donc de faire en sorte que le Bureau réponde mieux à
la mise en ouvre de la politique et des programmes. Une deuxième
phase du programme de la Santé pour tous, davantage centrée
sur léthique des systèmes de santé, est prévue
pour bientôt. La première phase était liée
aux systèmes euxmêmes et aux professionnels, la seconde phase,
que je compte développer tout de suite, sera plus liée aux
citoyens et aux patients. Une autre réalisation importante est
léradication de la poliomyélite dans la Région
européenne, proclamée le 21 juin dernier. Nous avons aussi
été très forts dans la lutte contre le tabagisme,
puisque cest nous qui avons poussé lensemble de lOMS
à développer cette lutte qui devient aujourdhui une
préoccupation mondiale avec la Convention. Le Bureau a également
réussi à promouvoir une vision de la santé qui ne
se limite pas aux soins dispensés aux malades. La Région
a joué un rôle important en tant quavocat de la santé.
Nous espérons faire aussi bien dans le futur que ce que nous avons
fait dans le passé, en adaptant le Bureau aux besoins daujourdhui.
Quel sont vos priorités immédiates ? Y a-t-il des problèmes pressants à affronter ? Les priorités du Bureau régional sont en réalité les priorités des pays, auxquelles il doit sadapter. Les priorités en termes de santé publique sont les maladies transmissibles, en particulier la tuberculose et le SIDA, les maladies non transmissibles comme le cancer, les maladies cardiovasculaires et la santé mentale, que lon oublie trop souvent. Il ne faut plus que les malades soient rejetés de la société. Il faut quils soient soignés avec des traitements appropriés. La société doit gommer le tabou de la santé mentale. La Région européenne est particulièrement active dans ce domaine et en a fait une priorité. Les problèmes de santé de la mère et de lenfant sont inquiétants, surtout dans les pays de lest, de même que la mortalité prématurée chez les hommes de moins de 65 ans. Les problèmes des services de sant pour les personnes âgées persistent dans tous les pays de la Région. Je tiens aussi à mentionner la réforme des systèmes de santé, qui revêt une importance primordiale pour les États Membres. La liste est certes plus longue, mais je vais terminer par ce que je crois être le plus important: la lutte contre les inégalités et les effets de la pauvreté sur la santé. Comment en effet adapter les systèmes de santé pour quils prennent en charge les plus pauvres, les plus démunis, en leur offrant des soins de qualité et accessibles? Il sagira de répondre à cette question dans la deuxième phase de la Santé pour tous.
Le Comité Régional de lOMS pour lEurope vient de conclure ses travaux. Quels étaient les points clés à lordre du jour ? Y a-t-il des réalisations particulières à mentionner ? Les grands sujets du Comité Régional de cette année ont été la lutte contre le tabagisme, à la suite de la réunion ministérielle de Varsovie en 2002, mais aussi le SIDA, la tuberculose et la malaria, à la lumière des efforts entrepris par le Fonds global. Une des discussions a porté sur la privatisation dans le cadre des réformes des systèmes de santé. Quest ce qui peut être privatisé ? La privatisation peut-elle se faire aux dépens de laccès pour tous à la santé ? Sagissant de la pauvreté, nous avons présenté des études de cas sur des actions menées dans la Région pour lutter contre les effets néfastes de la pauvreté sur la santé. Cest une manière de voir la santé publique de façon extrêmement concrète et utile pour les décideurs, ce quest la mission de lOMS ? On a également parlé du budget, bien sûr, cétait important.
Beaucoup dagences des Nations Unies traitent du fléau de la pauvreté. En quoi consiste lapproche spécifique de lOMS ? Notre objectif premier nest pas de lutter contre la pauvreté. Nous luttons contre les effets de la pauvreté sur la santé et cherchons à définir comment les systèmes de santé peuvent aider à les diminuer. Il nest pas question que la pauvreté reste un facteur de risque incontrôlé pour la santé. Il y a plein dexpériences en Europe sur la manière douvrir les services, de financer les systèmes de santé pour le plus démunis, sur les actions sociales qui peuvent être menées. En présentant ces études de cas, nous avons cherché à savoir ce qui avait été fait de bien et qui était susceptible dêtre répété. Reste à savoir comment cela va être transposé dans dautres pays.
Dr Danzon, les nouveaux états indépendants
sont parmi vos priorités majeures. En quoi lOMS Europe contribue-t-elle
au processus de réforme de leurs systèmes de soins de santé
? Il est vrai que ces pays retiennent particulièrement
notre attention, mais tous les pays de la Région sont prioritaires.
Tous reçoivent ce quon peut leur donner et qui sadapte
à leurs besoins. Cest vrai que la situation particulière
des pays de la CEI est actuellement très difficile. Mais que peut-on
faire avec eux et pour eux ? Ce que jai dit de la pauvreté
sapplique parfaitement à ces pays, mais le Bureau européen
de lOMS est une voix pour dire que ces pays ne sont pas des pays
en développement. Cest très important. Je le dis et
je le redis et je continuerai à le dire toujours: cest une
erreur danalyse que de penser que ces pays sont en développement
au même titre que dautres régions du monde. Cest
faux, parce que dans un passé récent ces pays avaient des
systèmes de santé qui devaient certes être réformés
ce qui est dailleurs vrai pour tous les pays mais
qui avaient le mérite dexister. Ce nest pas la même
chose que de pas avoir dhôpital ni de centre de santé
il y en a plein. Il y a aussi des professionnels de santé
de très haut niveau avec une très bonne formation. Et puis
on ne peut pas dire que les pays issus de lancienne Union soviétique
nont pas de tradition de santé publique. Cest tout
le contraire: ils ont des connaissances, ils ont des actions à
leur actif, le système luimême était très orienté
vers léducation et vers la santé. Cela ne veut pas
dire que tout va bien, et il faut réformer le système, ce
qui est plus difficile que de partir de zéro. Il faut le réformer
vite car tous les éléments sont là. Jinsiste
beaucoup sur le fait que laide internationale qui doit être
dispensée aujourdhui ne doit pas lêtre dans la
même optique que celle que lon apporte aux pays en développement.
Je suggère, par exemple, que la dette de ces pays soit diminuée
ou effacée et quune partie bien spécifique aille au
développement des soins de la santé. Cest le meilleur
investissement possible pour les années à venir. Mais il
faut aller vite ! Dici dix ans, ou bien ces pays auront subi des
catastrophes ou bien ils se seront relevés tout seuls. Mais si
on veut les aider, cest maintenant quil faut le faire. A part
cela, les problèmes des systèmes de santé sont les
mêmes que dans les autres pays. Des choix fondamentaux doivent être
faits qui sadaptent à la culture et aux besoins des pays,
comme partout, en tirant les leçons de ce quon a appris dans
les autres pays, en particulier en ce qui concerne le financement. Là
il y a du flou en ce moment du flou et du caché. Or, il
faut de la transparence. Les pays qui ont misé sur la transparence
ont plutôt bien réussi. LOMS pousse beaucoup dans ce
sens, avec des partenaires forts comme la Banque Mondiale, le Conseil
de lEurope et lUnion Européenne, conciliant technique,
politique et partenariat.
Existe-t-il des moyens vraiment efficaces pour convaincre les gouvernements de ces états daccorder une place prioritaire à la santé dans leurs programmes politiques ? Convaincre des gouvernements ? Mais les gouvernements sont convaincus. Sils avaient de largent, ils le feraient. Cest une illusion de croire que les gouvernements ne sont pas convaincus de la place prioritaire de la santé. Je peux vous le dire: tous les gouvernements savent que la santé est prioritaire. Tous. Souvent, ils nont simplement pas largent pour le faire. Il est vrai quil faut développer, au niveau des gouvernements, lidée que la santé est un investissement positif et incontournable. En général, ils apprennent très vite, parce que lopinion publique naccepte pas les failles des systèmes de santé. Sil y a encore quelques gouvernements qui ne le comprennent pas, aux prochaines élections ils vont le comprendre. Le nombre de gouvernements qui sont tombés par manque de soutien aux politiques de santé est énorme. Cest désormais passé dans les mours en Europe, partout. Pas un gouvernement ne dit que la santé nest pas importante. Pas un seul. Il y en a malheureusement qui nont pas les moyens de la développer ou qui ne trouvent pas les bonnes solutions. Mais il est faut de dire que les gouvernements sont inconsistants par rapport à la santé ; ce nest pas vrai. Ce nest plus vrai parce que les opinions changent et quil y a la presse, en particulier.
Certains états membres de lOMS
Europe sont en processus dadhésion à lUE. Comment
le Bureau régional de lOMS les soutient-il dans leur démarche
? Dabord, on ne les soutient pas. Ce nest pas
notre problème. Cest à lUnion Européenne
de choisir quels pays vont entrer dans lUE. LOMS na
absolument rien à avoir avec ça. Nous travaillions déjà
avec ces pays avant que lUE ne soit créée, et donc
encore plus depuis quils sont candidats. Ce qui est vrai, cest
que la santé de ces pays nous concerne. Pourquoi ? Parce que cest
notre responsabilité et quil ne faudrait pas que cette période
turbulente causée par leur candidature à lUE se traduise
par une régression de létat de santé des populations
et par la régression des systèmes de santé. Notre
rôle est de veiller avec les pays à ce que la santé
ne régresse pas au lieu de progresser. Le meilleur moyen est de
les aider à développer des systèmes dinformation,
des indicateurs qui leur permettent une observation permanente. Cest
un peu difficile, mais on sy emploie. Cest pour nous un objectif
prioritaire. Il ne faut pas dire non plus que lUE ne nous concerne
pas. LUE nous concerne parce quelle est lun de nos partenaires.
Si nous pouvons laider, en particulier la Direction de la Santé,
à profiter de ladhésion pour faire progresser la santé,
nous le ferons. En particulier, nous aimerions mettre sur pied avec lUE
un système dobservation, de recueil dinformations qui
servirait les pays candidats. Le processus délargissement
lui-même ne concerne pas lOMS, mais il a des conséquences
pour les pays et ces conséquences nous incitent à travailler
ensemble. Nous aurons ainsi une réunion en octobre avec lUE
sur ce sujet. Nous avons préparé un document politique reflétant
la position du Bureau européen dans ce problème. Ensuite,
il y aura probablement une réunion des pays, soit pendant la présidence
du Danemark, soit pendant celle de la Grèce, lannée
prochaine. Cest donc lun des sujets sur lesquels jespère
que nous allons progresser dans les mois à venir. Mais il ne sagit
pas seulement de linformation sur la santé des pays candidats
à lUE: il y a des pays qui ne sont pas candidats ou des pays
dont la candidature nest pas dactualité mais qui nous
intéressent tout autant.