UNSpecial N° 610 — Septembre – September 2002
 

Les tribulations d’un sénégalais au mondial

Lettres Corennes

Amadou Sow, ONUG

Busan
Au sud de Busan, s’étend le parc de Yongungsak, avec ses arbres centenaires, ses pelouses impeccables et ses petits cours d’eau qu’enjambent des ponts fleuris sur lesquels, à tout moment, on s’attend à voir une beauté locale tenant une élégante ombrelle. Tout ici est sérénité et harmonie. En somme, un cadre idyllique propre à vous éliminer le stress le plus tenace. Mais le parc de Yongungsak doit sa notoriété à autre chose: c’est le lieu d’une forme de théâtre populaire très prisée par les locaux et les touristes. D’ailleurs, je m’y suis rendu sur les conseils insistants d’une employée de l’Office du tourisme, qui m’a expliqué que le clou du spectacle c’est quand les acteurs invitent les touristes à jouer un petit rôle.

Quand je suis arrivé au parc, il y avait déjà foule et on en était à la première partie du spectacle, des chants et danses folkloriques qui nous ont permis d’admirer la virtuosité des artistes du tambour coréen(presque aussi bons que nos joueurs de tamtam...) . Puis vint la partie théâtre, faite de plusieurs sketches qui semblaient s’enchaîner très vite, les acteurs ayant juste le temps de changer de masque derrière un simple rideau. On ne comprenait évidemment rien, mais on pouvait deviner le rôle des personnages à l’aspect de leurs masques, les plus hideux représentant sans doute les esprits maléfiques (omniprésents). Dans la dernière partie du spectacle, les acteurs invitèrent quelques locaux et touristes à les rejoindre sur scène et à jouer un petit rôle. Inutile de dire qu’avec le look que j’ai, le choix s’est vite porté sur moi. Trois Européens ont suivi. Heureusement, on ne nous demanda pas des trucs bien difficiles: on devait juste jouer le rôle de pêcheurs remontant leurs filets au petit matin (je suppose). Ce sketch a eu un succès fou: les spectateurs se tordaient de rire. Soit le sketch était d’un comique désopilant, soit c’était moi la raison de cette hilarité générale. La seconde option est plus probable.

Busan, deuxième ville de Corée, en est aussi le premier port et la principale destination touristique. L’activité économique tourne autour de la construction navale, du commerce et du tourisme. Coincée entre la mer et les montagnes, la ville est très agréable, même si on remarque tout de suite le niveau assez élevé de la pollution: hier, la visibilité était réduite à moins de 100 m a cause du «smog», phénomène fréquent, paraît-il. La propreté ferait pâlir de jalousie nos amis suisses, c’est vous dire. A l’image du pays, Busan est résolument moderne et dotée d’une infrastructure à tous points remarquable. Quand on visite ce pays, on mesure combien l’expression «vieille Europe» est appropriée...Une visite de la ville inclut toujours un détour par le Cimetière des Nations Unies, oû reposent, non pas des anciens fonctionnaires de l’ONU , mais les 2300 soldats de la force internationale tombés lors de la guerre de Corée. Les marchés sont très pittoresques, surtout celui de Galkachi, oû on trouve le poisson le plus frais du monde: les Coréens s’y rendent habituellement le soir pour y déguster la version locale du suchi, faite à partir d’un poisson encore palpitant! Bien entendu, il y a les plages, dont la plus célèbre, Hyundae, attire une foule disparate tous les soirs.

Lundi, je suis allé à Ulsan, rivale de Busan et autre centre de la construction navale, pour assister au match Brésil-Turquie. On ne devrait jamais organiser de coupe du monde sans le Brésil! Ces gens savent faire la fête! La ville d’Ulsan n’a pas été choisie au hasard pour ce match, car les chantiers navals y emploient des centaines de Brésiliens. L’équipe du Brésil y a d’ailleurs élu domicile et les supporters en ont fait le lieu d’un carnaval permanent. Toute la journée du lundi, on a pu admirer de magnifiques danseuses de samba dont le déhanchement valait à lui tout seul le déplacement. Les gens d’Ulsan ont visiblement beaucoup apprecié et ont sans doute maudit les organisateurs de n’avoir prévu qu’un seul match du Brésil dans leur ville. C’est fou ce qu’on se sent bien en Corée en ce moment!

Extrême gentillesse de ce peuple

Aux yeux de beaucoup, la Suisse est la championne de la propreté, de l’ordre et de l’organisation, réputation méritée à maints égards (même si un petit tour à Cornavin certains soirs suffit pour avoir de sérieux doutes à ce sujet).Nos amis suisses voudront bien m’excuser, mais j’ai trouvé mieux qu’eux ici. Non seulement la propreté et l’organisation sont irréprochables, mais, surtout, le sourire est permanent, denrée plutôt rare en Suisse. Alors que d’autres seraient prompts à vous engueuler, les Coréens vous expliquent les choses avec une patience infinie, prenant toutes les peines du monde pour ne jamais montrer le moindre agacement devant les questions les plus stupides. Il m’est arrivé de regretter d’avoir demandé mon chemin à un Coréen, car, invariablement, il arrête tout pour vous accompagner jusqu’à votre destination s’il le faut.

En ce qui concerne la beauté des paysages, la Corée n’a non plus rien à envier à la Suisse. De Séoul à Busan, j’ai traversé tout le pays, du nord-ouest au sud-est, ce qui m’a permis d’admirer la même combinaison montagnes-lacs qu’en Suisse, les mêmes villages paisibles nichés au fond de vallées verdoyantes et les mêmes exploitations agricoles soignées. Ajoutez-y la mer et vous avez un pays à la beauté stupéfiante et aux atouts touristiques indéniables. Ce décor de carte postale respire la sérénité et, partout dans le pays, on se sent dans une sécurité totale. Non, il n’y a pas de sauvageons ici! D’ailleurs, l’immense fête qui a suivi la victoire coréenne sur la Pologne n’a donné lieu à aucun débordement (cela dit, c’était assez étonnant de voir ce peuple si zen être emporté par un véritable délire collectif).

Sur le plan économique, tout a été dit sur le développement spectaculaire de ce pays. On reste quand même impressionné par le niveau de développement industriel, et pas seulement parce qu’on vient d’un pays où, parmi les principales industries, on cite les ... savonneries. Pour les pays en développement, notamment africains, il y a là des enseignements à tirer, même si le contexte historique et politique n’est évidemment pas le même. (On pourrait peut-être commencer à se mettre sérieusement au travail, à l’instar des Coréens; le reste devrait suivre). Dire que ce pays n’a pas de ressources naturelles! A cet égard, je crois que les Coréens peuvent, davantage que les Français, dire que leur pays n’a pas de pétrole, mais qu’il a des idées. On notera aussi le niveau de vie apparemment élevé et l’extrême mobilité des Coréens: tout le monde a été surpris par le nombre de liaisons entre Séoul et Busan, soit 61 TGV et 54 vols par jour, plus un bus express tous les quarts d’heure!

Mais ce que je retiendrai de ce séjour, c’est l’extrême gentillesse de ce peuple. J’aurai du mal à me réhabituer à la mine renfrognée de nos amis genevois et a l’impolitesse notoire des serveurs, sans compter - coupe du monde oblige – les délires de l’Inénarrable (Thierry Roland). Welcome back to «civilization»! Je me consolerai en pensant à ce séjour formidable, constamment illuminé par le sourire authentique de ces gens.

La Corée pays du matin calme, peut-être pas, mais pays de la gentillesse raffinée, sûrement.