UNSpecial N° 609 — Juillet-Août – July-August 2002
 

Lettres Coréennes où les tribulations d’un

Sénégalais au mondial

Amadou SOW, ONUG

Bonjour, Au pays du matin calme… Cette expression m’a toujours fait rêver. Il faut dire que chez nous, entre les vagissements d’innombrables bébés et les interminables salamalecs des gens «de passage», les matins ne sont pas toujours calmes. A Séoul non plus, apparemment! Dès 5 heures, c’est plutôt le vacarme: les marchands ambulants (si tôt!) les ouvriers, les restaurateurs (forcément…), tous s’entendent pour vous tirer des bras de Morphée (ou de quelqu’un d’autre). Heureusement qu’il y a des choses à voir: essentiellement des palais et pagodes, le fleuve Han et son nouveau jet d’eau qui serait le plus haut du monde (le guide a donné cette précision 3 fois, sans doute au cas ou il y aurait des Genevois sceptiques…), les danses folkloriques, les marchés, la tour de Séoul. Mais on ne sent pas la Coupe du monde! Pas d’atmosphère de fête, pas de fièvre, rien.

Le voyage a été sans histoire. L’avion était plein de supporters (des Français, Manolo le 12e homme espagnol avec son tambour, des Slovènes, des Uruguayens, des Allemands et des Russes); Air FIFA, quoi, ou BLATT’Air, tiens. Les Français n’ont pas manqué de me chambrer, l’un d’eux trouvant même qu’il fallait beaucoup de masochisme pour dépenser l’équivalent de 2 ans de salaire sénégalais sur un voyage dont le seul fait marquant sera une mémorable défaite face à la France! Je serrai les dents et pensai très fort à mon marabout…

Les choses se sont gâtées après mon arrivée: j’ai oublié dans un bus une sacoche contenant passeport, billet d’avion, billets de match, etc. J’ai donc passé toute l’après- midi au commissariat de police ou personne ne parlait autre chose que le coréen! Mais quand on est dans une situation aussi inconfortable, il n’y a pas de barrière linguistique qui tienne! J’ai pu décrire l’objet perdu et donner quelques indications sur le bus en question, l’efficacité et la disponibilité des limiers coréens ont fait le reste. La sacoche a été retrouvée et les flics ont tenu à prendre des photos avec moi. J’ai accepté bien sûr, d’autant que je débordais de reconnaissance et que je comprenais le côté exotique de la situation (les tribulations d’un Sénégalais en Corée…). Il faut quand même dire que ces policiers ont été particulièrement gentils avec moi, au point de m’accompagner faire des courses à bord d’une voiture de police, actionnant même la sirène pour sortir d’un bouchon! C’est peut-être la Coupe du monde mais les flics ici ont une allure sympathique qui surprend agréablement. Trop sympathiques même, parfois: l’un d’eux a failli me démonter le genou en voulant mimer la blessure de Zidane (c’est le seul mot que je comprenais).

A Itaewon, où on rencontre beaucoup d’étrangers, j’ai entendu des dames parler wolof. Ouf, je suis soulagé de constater que je ne suis pas le seul supporter des Lions. Bon match et à bientôt.

Good Luck

Quand j’ai ouvert la fenêtre ce vendredi matin, j’ai tout de suite remarqué les gros nuages qui se formaient à l’est; de temps en temps, des éclairs zébraient le ciel et on pouvait entendre, au loin, le grondement sourd du tonnerre. Un présage, les signes précurseurs d’une défaite annoncée? En tout cas, en ce jour J, on sentait bien qu’il y avait de l’électricité dans l’air. Je me préparai calmement, pris mon équipement du parfait supporter et me rendis au «Paris Baguette», petit établissement d’Itaewon où le café et les croissants sont plus que convenables. Ce n’était peut-être pas la meilleure idée: le coin avait été pris d’assaut par des familles entières de supporters français qui semblaient tous s’appeler Zidane et qui faisaient un boucan d’enfer, sans doute convaincus qu’un titre de champion du monde donnait invariablement le droit de tympaniser son prochain.

A 17 heures, tout ce petit monde s’engouffra dans le métro, direction le stade. Le métro entier résonnait des chants des supporters des Bleus, sous l’oil d’abord ahuri puis indulgent des passagers coréens, qui devraient probablement se dire que si on veut organiser une coupe du monde on doit supporter quelques mours barbares. Du reste, comparés aux hooligans anglais ou allemands que la télé a abondamment montrés, ces supporters français étaient de doux agneaux. Un Coréen engagea même la conversation, demandant à un Français d’expliquer ce qui était écrit au dos de son maillot: «Fans phare des bleus». Euh là, je sens que ça va saigner! Le Français commença, dans un anglais au mieux hésitant, à parler de musique militaire, puis, voyant que le Coréen ne suivait pas, essaya d’expliquer que c’était un jeu de mots. Malheureusement, il traduisit par «word game», ce qui acheva de perdre le brave Coréen. Je me gardai bien d’intervenir, ne voulant en aucun cas manquer ce qui allait suivre. Le Coréen se lança courageusement dans l’explication d’un jeu local voisin des mots croisés… On n’entendit jamais la suite, le meneur des supporters français ayant choisi ce moment-là pour beugler: «On est les champions, on est les champions…» Un Américain, s’adressant à son compagnon, maugréa: «These are the things that really make me wanna root for Senegal».

Un peu avant 18 heures, on arriva à la station «World Cup Stadium». Le spectacle qui s’offre à celui qui sort du métro est réellement grandiose: un superbe stade posé là comme un nénuphar sur l’eau. L’efficacité des stadiers nous permit rapidement de gagner nos places. La première personne que j’ai vue en pénétrant dans le stade fut un Japonais drapé dans un immense drapeau… sénégalais. Il était venu de Yokohama pour soutenir l’équipe du Sénégal, pays où il avait vécu des années «mémorables» dans le cadre de la coopération japonaise. Bien qu’à plus de deux heures du match, l’ambiance était formidable et on voyait bien que la Coupe du monde était bien plus que du foot. Ce jour-là à Séoul, la communion était réelle, la fraternité n’était pas feinte: je l’ai vu dans le regard de connivence du supporter uruguayen, dans le «good luck» murmuré par le gros supporter anglais à la barbe rousse, dans le sourire plein de retenue mais si vrai de la spectatrice coréenne. Tout ça fait que personne ne regrette d’être venu, tout le monde se félicitant de pouvoir dire un jour: «j’y étais». Personnellement, mes (quelques) doutes sur l’opportunité du voyage et mon petit sentiment de culpabilité – que ma famille attise à chaque appel téléphonique – ont été vite balayés.

Le spectacle fut beau et l’esprit dans lequel s’est déroulé le match autorise tous les espoirs. La victoire du Sénégal n’était pas le plus important.

PS: Jamel, je compte sur toi pour… Amadouer Pierre afin qu’il ne mette pas sa menace a exécution, à savoir publier mon poste en cas de victoire du Sénégal. Avec un salaire sénégalais, je ne suis pas très sûr de pouvoir assister à une autre coupe du monde. Dis-moi vite ce qu’il en est pour que je sache si je dois prendre le maquis ou pas.

Le triomphe modeste

Une fois n’est pas coutume, le passeport sénégalais a la cote! Il suffit de décliner cette nationalité pour que s’éclaire le visage de gens qui, jusqu’à une date récente, prenaient le Sénégal pour une marque de vermicelles. Les Africains de Séoul l’ont bien compris, qui se promènent partout en ville revêtus du maillot de l’équipe sénégalaise. Il faut dire que cela paie: dans le train pour Busan, le contrôleur m’a tout simplement fait bénéficier d’un surclassement en première! En vérité, la victoire du Sénégal a enthousiasmé les Coréens et fait naître l’espoir d’une surprise tout aussi agréable à l’issue des rencontres entre la Corée et des équipes théoriquement mieux armées, comme le Portugal.

Quant aux supporters sénégalais, ils ont fêté la victoire dans la joie, certes, mais avec une certaine retenue. Ce n’est pas seulement que nous avons le triomphe modeste, mais les fameuses 3e mi-temps des rugbymen ne font pas partie de la tradition. Cela dit, quand on carbure au jus de fruit, il est difficile d’avoir le grain de folie et l’état d’excitation que semblent exiger ces débordements. A cet égard, des supporters anglais ont tenu à fêter avec nous et nous avons fait semblant de croire au caractère totalement désintéressé de ce geste…

Et les supporters français, dans tout ça? Eh bien, ils avaient perdu beaucoup de leur superbe (et de décibels, aussi), ce qui nous a valu d’effectuer un voyage retour dans une paix royale. Tout de même, la mine défaite et l’air hagard de tous ces supporters faisaient peine à voir. On sentait une immense déception, une tristesse infinie à l’idée de devoir renoncer à la fête programmée. Nous avons eu l’élégance de ne pas chanter «On est les champions, on est les champions… Et un, et un et un zéro…» L’envie était pourtant très forte.

La prochaine fois, je vous parlerai de Busan. A bientôt.

A suivre...