Lettres Coréennes où les tribulations dun
Sénégalais au mondial
Amadou SOW, ONUG
Bonjour,
Au pays du matin calme
Cette expression ma toujours fait rêver.
Il faut dire que chez nous, entre les vagissements dinnombrables bébés
et les interminables salamalecs des gens «de passage», les matins
ne sont pas toujours calmes. A Séoul non plus, apparemment! Dès
5 heures, cest plutôt le vacarme: les marchands ambulants (si tôt!)
les ouvriers, les restaurateurs (forcément
), tous sentendent
pour vous tirer des bras de Morphée (ou de quelquun dautre).
Heureusement quil y a des choses à voir: essentiellement des palais
et pagodes, le fleuve Han et son nouveau jet deau qui serait le plus haut
du monde (le guide a donné cette précision 3 fois, sans doute au
cas ou il y aurait des Genevois sceptiques
), les danses folkloriques, les
marchés, la tour de Séoul. Mais on ne sent pas la Coupe du monde!
Pas datmosphère de fête, pas de fièvre, rien.
Le voyage a été sans histoire. Lavion était plein de supporters (des Français, Manolo le 12e homme espagnol avec son tambour, des Slovènes, des Uruguayens, des Allemands et des Russes); Air FIFA, quoi, ou BLATTAir, tiens. Les Français nont pas manqué de me chambrer, lun deux trouvant même quil fallait beaucoup de masochisme pour dépenser léquivalent de 2 ans de salaire sénégalais sur un voyage dont le seul fait marquant sera une mémorable défaite face à la France! Je serrai les dents et pensai très fort à mon marabout
Les choses se sont gâtées après mon arrivée: jai oublié dans un bus une sacoche contenant passeport, billet davion, billets de match, etc. Jai donc passé toute laprès- midi au commissariat de police ou personne ne parlait autre chose que le coréen! Mais quand on est dans une situation aussi inconfortable, il ny a pas de barrière linguistique qui tienne! Jai pu décrire lobjet perdu et donner quelques indications sur le bus en question, lefficacité et la disponibilité des limiers coréens ont fait le reste. La sacoche a été retrouvée et les flics ont tenu à prendre des photos avec moi. Jai accepté bien sûr, dautant que je débordais de reconnaissance et que je comprenais le côté exotique de la situation (les tribulations dun Sénégalais en Corée ). Il faut quand même dire que ces policiers ont été particulièrement gentils avec moi, au point de maccompagner faire des courses à bord dune voiture de police, actionnant même la sirène pour sortir dun bouchon! Cest peut-être la Coupe du monde mais les flics ici ont une allure sympathique qui surprend agréablement. Trop sympathiques même, parfois: lun deux a failli me démonter le genou en voulant mimer la blessure de Zidane (cest le seul mot que je comprenais).
A Itaewon, où on rencontre beaucoup détrangers, jai entendu des dames parler wolof. Ouf, je suis soulagé de constater que je ne suis pas le seul supporter des Lions. Bon match et à bientôt.
Good
Luck
Quand jai ouvert la fenêtre ce vendredi matin, jai tout de suite remarqué les gros nuages qui se formaient à lest; de temps en temps, des éclairs zébraient le ciel et on pouvait entendre, au loin, le grondement sourd du tonnerre. Un présage, les signes précurseurs dune défaite annoncée? En tout cas, en ce jour J, on sentait bien quil y avait de lélectricité dans lair. Je me préparai calmement, pris mon équipement du parfait supporter et me rendis au «Paris Baguette», petit établissement dItaewon où le café et les croissants sont plus que convenables. Ce nétait peut-être pas la meilleure idée: le coin avait été pris dassaut par des familles entières de supporters français qui semblaient tous sappeler Zidane et qui faisaient un boucan denfer, sans doute convaincus quun titre de champion du monde donnait invariablement le droit de tympaniser son prochain.
A 17 heures, tout ce petit monde sengouffra dans le métro, direction le stade. Le métro entier résonnait des chants des supporters des Bleus, sous loil dabord ahuri puis indulgent des passagers coréens, qui devraient probablement se dire que si on veut organiser une coupe du monde on doit supporter quelques mours barbares. Du reste, comparés aux hooligans anglais ou allemands que la télé a abondamment montrés, ces supporters français étaient de doux agneaux. Un Coréen engagea même la conversation, demandant à un Français dexpliquer ce qui était écrit au dos de son maillot: «Fans phare des bleus». Euh là, je sens que ça va saigner! Le Français commença, dans un anglais au mieux hésitant, à parler de musique militaire, puis, voyant que le Coréen ne suivait pas, essaya dexpliquer que cétait un jeu de mots. Malheureusement, il traduisit par «word game», ce qui acheva de perdre le brave Coréen. Je me gardai bien dintervenir, ne voulant en aucun cas manquer ce qui allait suivre. Le Coréen se lança courageusement dans lexplication dun jeu local voisin des mots croisés On nentendit jamais la suite, le meneur des supporters français ayant choisi ce moment-là pour beugler: «On est les champions, on est les champions » Un Américain, sadressant à son compagnon, maugréa: «These are the things that really make me wanna root for Senegal».
Un peu avant 18 heures, on arriva à la station «World Cup Stadium». Le spectacle qui soffre à celui qui sort du métro est réellement grandiose: un superbe stade posé là comme un nénuphar sur leau. Lefficacité des stadiers nous permit rapidement de gagner nos places. La première personne que jai vue en pénétrant dans le stade fut un Japonais drapé dans un immense drapeau sénégalais. Il était venu de Yokohama pour soutenir léquipe du Sénégal, pays où il avait vécu des années «mémorables» dans le cadre de la coopération japonaise. Bien quà plus de deux heures du match, lambiance était formidable et on voyait bien que la Coupe du monde était bien plus que du foot. Ce jour-là à Séoul, la communion était réelle, la fraternité nétait pas feinte: je lai vu dans le regard de connivence du supporter uruguayen, dans le «good luck» murmuré par le gros supporter anglais à la barbe rousse, dans le sourire plein de retenue mais si vrai de la spectatrice coréenne. Tout ça fait que personne ne regrette dêtre venu, tout le monde se félicitant de pouvoir dire un jour: «jy étais». Personnellement, mes (quelques) doutes sur lopportunité du voyage et mon petit sentiment de culpabilité que ma famille attise à chaque appel téléphonique ont été vite balayés.
Le spectacle fut beau et lesprit dans lequel sest déroulé le match autorise tous les espoirs. La victoire du Sénégal nétait pas le plus important.
PS: Jamel, je compte sur toi pour Amadouer Pierre afin quil ne mette pas sa menace a exécution, à savoir publier mon poste en cas de victoire du Sénégal. Avec un salaire sénégalais, je ne suis pas très sûr de pouvoir assister à une autre coupe du monde. Dis-moi vite ce quil en est pour que je sache si je dois prendre le maquis ou pas.
Le triomphe modeste
Une fois nest pas coutume, le passeport sénégalais a la cote! Il suffit de décliner cette nationalité pour que séclaire le visage de gens qui, jusquà une date récente, prenaient le Sénégal pour une marque de vermicelles. Les Africains de Séoul lont bien compris, qui se promènent partout en ville revêtus du maillot de léquipe sénégalaise. Il faut dire que cela paie: dans le train pour Busan, le contrôleur ma tout simplement fait bénéficier dun surclassement en première! En vérité, la victoire du Sénégal a enthousiasmé les Coréens et fait naître lespoir dune surprise tout aussi agréable à lissue des rencontres entre la Corée et des équipes théoriquement mieux armées, comme le Portugal.
Quant aux supporters sénégalais, ils ont fêté la victoire dans la joie, certes, mais avec une certaine retenue. Ce nest pas seulement que nous avons le triomphe modeste, mais les fameuses 3e mi-temps des rugbymen ne font pas partie de la tradition. Cela dit, quand on carbure au jus de fruit, il est difficile davoir le grain de folie et létat dexcitation que semblent exiger ces débordements. A cet égard, des supporters anglais ont tenu à fêter avec nous et nous avons fait semblant de croire au caractère totalement désintéressé de ce geste
Et les supporters français, dans tout ça? Eh bien, ils avaient perdu beaucoup de leur superbe (et de décibels, aussi), ce qui nous a valu deffectuer un voyage retour dans une paix royale. Tout de même, la mine défaite et lair hagard de tous ces supporters faisaient peine à voir. On sentait une immense déception, une tristesse infinie à lidée de devoir renoncer à la fête programmée. Nous avons eu lélégance de ne pas chanter «On est les champions, on est les champions Et un, et un et un zéro » Lenvie était pourtant très forte.
La prochaine fois, je vous parlerai de Busan. A bientôt.
A suivre...