UNSpecial N° 609 — Juillet-Août – July-August 2002
 

Le coup de gueule de Rachel

Près de 90 ans de service à l’ONU

Rachel EL-HALOUI-DELÉGLISE, ONU

Certains «serviteurs» des Nations Unies ont, pour les plus anciens, près de 90 ans de carrière, d’abord à la Société des Nations et ensuite aux Nations Unies.

Certains commencent à s’essouffler mais grâce aux soins intensifs que l’ONU leur prodigue, ils sont toujours en service et pour le plaisir de tous. Il ne s’agit pas d’une expérience sur la modification du génome humain permettant une rare longévité, que le Conseil de la Société des Nations aurait mise en place au sortir de la première guerre mondiale à notre insu, ni de super-consultants, que notre chère organisation aurait réussi à renouveler si longtemps. Ce groupe composé d’un millier de membres n’est autre que le magnifique mobilier «d’époque» du Palais des Nations.

Certains fonctionnaires ont la chance de partager leur bureau avec ces chaises, ces fauteuils ou ces bureaux dont la qualité n’a d’égale que la beauté. Ainsi, ce mobilier se rit des années. Cependant, certaines pièces souffrent de l’âge mais surtout du mauvais traitement que leur font subir certains fonctionnaires. Ainsi, Franck, Jean-Marc et Rinaldo, les ébénistes du Palais, qui chouchoutent nos vétérans, forts d’une grande expertise et au prix évidemment d’efforts considérables, ont pu constater différentes formes de maltraitance: messages gravés sur le bois ou le cuir d’un fauteuil; coups de couteau sur l’assise; bois raviné par des stylos ou des talons de chaussures etc… Une personne a même écrit un numéro de téléphone à même le cuir. Gageons que cette personne n’avait pas de papier disponible pour inscrire le numéro: mais en général faute de papier, on écrit les numéros sur la paume de la main! On peut donc en déduire qu’il s’agissait sûrement d’un manchot qui écrivait avec ses pieds. C’est la seule explication logique qui me vienne à l’esprit. Fabienne, la tapissière qui répare et entretient ce mobilier ne tarit pas d’exemples de dégradations. Si un jour vous la rencontrez, vous constaterez qu’elle parle de ce mobilier comme s’il était vivant. D’ailleurs, le cuir est une matière «vivante» me confiait-elle, «il faut le nourrir, l’entretenir régulièrement». Si au détour d’un changement de bureau, vous vous trouvez nez à nez avec un fauteuil, un bureau ou une chaise agonisants, signalez-le afin que notre patrimoine, ce magnifique héritage que nous a légué la Société des Nations, continue à embellir notre quotidien et qu’on ne le remplace pas par du matériel de bureau solide, fonctionnel et par conséquent souvent très laid.

Les gens qui torturent ces «pépés», ne se rendent sûrement pas compte de leur valeur historico-sentimentalo-marchande. Sans doute pensent-ils avoir affaire à des vieilleries ordinaires sorties d’un bric-à-brac quelconque ou des puces de Plainpalais. Pour les moins éveillés de nos très chers lecteurs, j’ajoute à cet article, des photos afin qu’ils visualisent ce matériel qui, susceptible de retrouver une nouvelle jeunesse en se faisant lifter, même si, dans certains cas, lorsqu’il n’est pas en bon état, ce mobilier ressemble plus à un objet de décharge qu’à un objet d’art. Il faut toutefois savoir qu’il est beaucoup plus difficile de rattraper les dégradations volontaires que l’usure du temps. Sans trop m’avancer, cela m’étonnerait beaucoup que les «bourreaux de meubles» fassent la même chose chez eux. Si je suis à nouveau obligée de pousser un coup de gueule, c’est que dans une société comme la nôtre, avec les principes moraux de respect que nous défendons tous, il paraît incroyable que de tels actes de vandalismes puissent arriver. Evidemment, il n’y a pas mort d’homme! Mais saccager ces meubles, n’est-ce pas un peu désavouer le travail de leurs créateurs? Bien qu’ils soient peut-être tous morts, c’est un peu comme les faire mourir à nouveau.