UNSpecial No 609– Juillet-aout - July-August 2002
 

Novo Aerao, Amazonie:

Le développement durable à l’épreuve du terrain.

Teresa Garcia-Gill (OMM)

C’est au milieu de l’Amazonie, auprès de Bosco, de Moises ou de Jean Daniel, que j’ai réalisé pour la première fois les enjeux réels et le sens véritable du terme Développement Durable . Loin des salles de conférences où se prennent des décisions nécessaires, mais souvent abstraites, la réalité du terrain permet de mieux comprendre le combat au quotidien de ceux qui luttent pour la mise en application de ces concepts.

Les habitants de la forêt sont surnommés les caboclos. Ils sont les descendants métissés des indiens et des seringueros portugais, venus de tout le Brésil, il y a 150 ans, pour s’engager dans la récolte du caoutchouc. Leur vie était rude, très rude. Elle n’a guère évoluée depuis, très proche encore du mode de vie des indiens de la forêt. Aujourd’hui, ils doivent s’adapter aux changements imposés par les nouvelles réglementations découlant des mesures ECCO 2000 prises à Rio en
92. Le développement durable, dans son essence même nourrit leur culture, inséparable de la survie de la forêt. Mais dans son application pratique, ses contraintes administratives leur compliquent énormément la vie. Comme par exemple l’obligation d’acquérir un coûteux permis de pêche, qu’il faut aller passer à Manaus, à des jours de bateau.

C’est pour leur fournir des sources de revenus respectant l’environnement qu’est né le projet Almerinda Malaquias, à Novo Airao, une bourgade des bords du Rio Negro, réputée pour la qualité de ses constructions navales. Les chutes de bois des chantiers navals, qui jadis pourrissaient en vrac, sont désormais réutilisées par des artisans du bois formés par la fondation. Ils fabriquent ainsi des objets magnifiques en marqueterie, avec des bois de toutes couleurs.

L’école de menuiserie, dotée d’un équipement moderne, enseigne les nouvelles techniques basées sur la diversification des matières premières et bénéficie du label Vert Mondial. En collaboration avec des biologistes et des pépinières, une nouveauté en Amazonie, ils préparent le reboisement des zones défrichées. Jean Daniel Vallotton, un ébéniste vaudois amoureux du Brésil en a fait son but et sa fierté. Il apporte aux jeunes du village la connaissance du travail du bois en respectant les règles du développement durable.

Un don de 6000 Francs de la kermesse du Cercle Féminin des Nations Unies a permis de construire un bâtiment qui abritera l’atelier des plus jeunes. Elle devrait bientôt recevoir les machines qui permettront un enseignement respectueux de l’environnement.

Dans ce même ordre d’idées, les lodges bâtis sur le fleuve respectent les principes de l’éco-tourisme tout comme les croisières à bord de bateaux qui semblent sortis tout droit de Fitzcaraldo. Construits sur place, dans les chantiers navals de Novo Airao ils sont aménagés avec tout le confort, tout en favorisant une approche respectueuse de l’environnement qui va de l’utilisation des produits locaux au traitement des déchets. Ainsi, par exemple, on visite la forêt inondée en pirogue, à la rame. Les lieux ne sont pas souillés et les animaux sont moins effrayés que par les moteurs.

Deux associations sours, la suisse «Ailleurs Aussi» et la brésilienne «Fondation Almerinda Malaquias», soutiennent le projet, en collaboration avec l’agence vaudoise Intervoyages (021 960 32 26 à Villeneuve) et son correspondant à Manaus, Dom Miguel Rocha da Silva, initiateur des croisières d’écotourisme sur le Rio Negro.

Leur amour de la région et leur conscience écologique sont telles que tout au long du voyage ils éduquent avec finesse sans en avoir l’air le voyageur et le font pénétrer avec respect dans ce monde magique et grandiose, qui bénéficie d’une véritable bénédiction de la nature: la composition chimique du Rio Negro interdit la prolifération des moustiques!

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L’un des moments les plus intense du voyage est le réveil sur le fleuve noir, immobile, luisant, dans lequel se reflètent le ciel et la forêt. C’est un miroir où se dédoublent les images tout au long des rives. La face de l’eau est lisse comme de l’huile, la berge vert intense. Plus haut, dans le ciel, les aras multicolores, toujours par couples, se reflètent eux aussi dans l’eau. Cette image, si parfaitement symétrique est parfois un peu déroutante, comme l’est la couleur de l’eau. Peu à peu, on comprend que l’eau est propre. Sa couleur vient de l’infusion de troncs d’arbres et de sels minéraux qui s’y fait en permanence. Alors on la voit comme une encre sépia diluée et transparente ou comme un thé frais dans lequel on peut plonger! Les oiseaux sont de la partie ainsi que les dauphins roses, les «botos» qui jouent autour de l’embarcation. Ce paradis écologique ne semble pas réellement menacé. Il l’est certainement moins par les populations locales, pour le moins clairsemées, que par les intérêts des grandes sociétés, qui seules ont les moyens de véritablement détruire la forêt. Mais pour la protéger des multinationales, il faut édicter des règles, qui s’appliquent à tout le monde.

Aujourd’hui, le mode de vie des caboclos est en pleine mutation sous l’effet de l’application des normes ECCO
2000. Leur manière d’exploiter la forêt, d’élever le bétail, de chasser et de pêcher, tout a été profondément modifié. Y compris par l’arrivée d’un certain nombre d’amoureux de la forêt, scientifiques ou techniciens, qui ont choisi de vivre la rude vie de l’Amazonie. Novo Airao, petite bourgade amazonienne d’à peine 10 000 habitants vit ainsi au rythme des grands débats politiques de notre planète. Et les joutes électorales, au fin fond de la forêt amazonienne, ont pour thème les conséquences, au bout de la chaîne, des principes du développement durable.