UNSpecial No 609– Juillet-aout - July-August 2002
 

La ville qui vit toujours comme au-delà 
d’elle-même avec le monde

L’âme de Genève

Evelina RIOUKHINA, CEE-ONU

"La ville puritaine et paillarde, retranchée derrière ses rem-parts et ouverte au monde entier, cette ville à l’esprit si particulier et si paradoxal est enfouie aujourd’hui sous une métropole bancaire et diplomatique. Seule la lumière, imperturbable, continue de tomber selon ses inclinaisons saisonnières sur les toits et les murailles de la cité de Calvin. Et seuls quelques témoins vivants nous rappellent encore ce que fut l’âme de Genève» (Slobodan Despot)

Genève . Qu’est-ce que Genève signifie pour moi? Qu’est-ce que cette ville représente pour moi? Ville, où j’habite depuis des années et où je travaille. Capital des organisations internationales et cour de la diplomatie mondiale. Centre des conférences. Le siège de l’Office des Nations Unies et son Palais des Nations, la maison des autres organisations internationales. Tout cela, c’est la rive droite.

Jet d’eau, Cathédrale Saint-Pierre, Jardin des Bastions – c’est la rive gauche de la ville. Genève et son lac majestueux qui la partage, et son Pont du Mont-Blanc qui la joint.

Nous, les fonctionnaires internationaux, sommes considérés ici comme représentant la rive droite, même si on réside de l’autre côté du lac, il y a beaucoup de portes qui nous sont fermées et qu’il nous est impossible de pénétrer. Si d’aventure on parvient à passer ces portes, jamais ni cours, ni âmes ne nous seront accessibles. J’ai été privilégiée de visiter un des endroits de la rive gauche où j’ai pu ressentir le vrai cour de cette ville à travers les légendes de Genève de l’écrivain Haldas racontées par les acteurs du Théâtre de Crève Cour. J’ai été impressionnée par le visage de Genève qui m’est apparu sous de nouveaux attraits, et je vous invite à découvrir l’âme de Genève à travers les extraits de ses légendes:

Petite ville 
A l’abri de l’histoire 
Où j’ai vis cependant 
Où j’ai connu passions et sang 
Douleurs de toutes sortes
Mais ici malgré tout
J’ai vécu pleinement 
Je peux me retirer Je ne suis plus
Un citoyen du temps.

«Genève est une petite grande ville. Petite par ses dimensions, et grande par cet impondérable dans l’air. Une vibration. Un je ne sais quoi dans sa concentration même à la fois et son ouverture. Une énergie doucement magnétique et qui fait, mystérieusement de cette cité un centre. D’on ne sait trop quoi, mais un centre. Qui lui est propre. Une fois encore, ce n’est pas tout à fait la Suisse, ni la France. Ni rien d’autre. C’est elle et elle seule, ça ne se s’explique pas, ça se respire…»

 

UNS_60947-00.jpg 183x316

« Besoin de mon quartier. Des rues de mon quartier. Après chaque voyage où séjour à l’étranger. Non encore une fois parce que c’est Genève. Mais parce que c’est là que s’est tissé ma relation vitale au monde. Dans cet Univers délimité, borné qui est le mien. Quelques rues, en fin de compte, quelques places, c’est là où je me sens en contact avec toutes les forces de la vie, mieux que si j’allais fureter ailleurs. Là sont mes assises je le sens pour la communication essentielle. Là est donc ma vie…»

Grand Rue. « C’est un dimanche d’été. Un superbe après-midi rayonnant et chaud. Au cour de la vieille ville, dans la Grandrue où règne un profond silence en même temps à cause des murs resserrés qu’une ombre bienfaisante. Dans laquelle on ne peut cheminer qu’à pas lents pour s’imprègne en nous chaque chose. En lieu et place des ensembliers et des antiquaires qui ont pris possession de cette rue, vivaient jadis et prospéraient de petits commerces. Des boulangeries entre autres, d’où émanait par la porte ouverte une chaleureuse odeur de pain. Et à deux pas delà, une confiserie où se servait la bonne société locale. A part cela, en ce dimanche toujours pas une âme. Boutiques fermées. Les établissements aussi. Devant l’Hôtel de Ville, il y a, au terme de la Grand Rue, un carrefour. Que si vous prenez par la droite, vous arrivez sur une assez vaste esplanade, ayant nom «La Treille». Dominant le Jardin des Bastions. Et d’où la vue s’étend au loin, sur ce qui est déjà la France. Qui par là même, est comme un peu présente dans cette cité de Genève. De la Treille, où que se porte notre regard, il la rencontre cette France voisine, dont on dirait qu’elle tient le canton entre ses bras! De sorte qu’on vit avec elle parfois même sans y penser, plus qu’avec la Suisse, à laquelle pourtant cette ville est rattachée, et dont on a le sentiment qu’elle est néanmoins un peu séparée. Genève vit toujours comme au-delà d’elle-même avec le monde.»

Saint-Pierre . «La petite rue, partant à gauche, au carrefour devant l’Hôtel de Ville, elle vous conduit après un bref crochet à la cour Saint-Pierre, lieu privilégié jadis de silence et paradis des pigeons. Je conseille à chacun de monter sur l’une de ses deux tours, où on a une vue d’ensemble de la ville et de la campagne environnante, non seulement du cour historique si on peut dire de la cité, où coexistaient jadis maisons patriciennes, et monde des petits artisans et commerçants; avec tout autour, ces quartiers populaires et plus vivants: les Eaux-Vives, les Pâquis, Plainpalais, celui de la Jonction. Bien plus que ce Neuilly local qu’est le quartier de Champel. Je n’ai jamais pu à vrai dire, considérer de haut cette ville, sans me sentir un peu comme un moine, tel qu’on le verrait dans une peinture ou plutôt une miniature du Moyen-Age, en train de regarder par la fenêtre de sa cellule, une ville aux maisons minutieusement représentées, et dans l’immobilité et la concentration desquelles, il y a comme un air d’éternité. Avec, ici la rade, et son espace entre les deux jetées, ouvrant sur le Petit Lac, lequel à son tour donne en s’évasant sur le Haut Lac. Mais très doucement, si vous tournez la tête, cette ouverture se prolonge sur les montagnes de Savoie avec, à l’arrière plan le Mont-Blanc- La France, encore et toujours, et au-delà encore sur l’Italie, non visible mais que l’on devine. Et si notre regard, revenant sur luimême, se dirige vers le Nord, il distinguera un peu de la Suisse, en vous laissant pressentir au-delà de celle-ci, l’Allemagne. Bref, une petite ville certes Genève, mais grande par les espaces qu’elle ouvre.»

Jardin des Bastions . «Par les beaux jours il entretient avec le Paradis un secret commerce. Tant est fait de tendresse le vert des pelouses, que rafraîchissent calmement de grands jets d’eau à tourniquet se mouvant avec indolence, mais de manière continue; et dans l’éventail desquels brille un arc-en-ciel. Ce même Jardin des Bastions étant le théâtre, chaque année, de la fête ici dite des «Promotions». Qui est celle des enfants de toutes les écoles de la ville: concours divers, carrousels, chevaux de bois, sirop, glaces, com missaire à brassard se donnant de l’importance, leur jour de gloire. Mais peut-être que le plus beau, dans ce Jardin des Bastions, ce sont ces matinées d’automne où une brume délicate laisse pressentir pour midi une éclaircie, qui va donner aux feuillages jaunis une sérénité en même temps qu’une douceur poignante. Tandis que dans l’allée centrale, déserte, chemine avec lenteur un vieil homme qui de temps à autre, s’arrête, comme saisi par la beauté des choses, laquelle ne lui fait que mieux sentir, semble-t-il, la précarité de sa vie. Cependant qu’on perçoit au loin, à travers les grilles, la rumeur persistante de la ville ».

Place Neuve. Vaste étendue mais pas démesurée. Sobre de par la justesse des proportions. Aérée. Equilibrée. Avec la statue équestre, au milieu, d’un général pacificateur, son bassin entouré de catalpas, sur le haut des remparts ses demeures patriciennes d’une élégance XVII e toute française. A l’heure du couchant, dans un poudroiement d’or, cette m’apparaît, comme une rose ouverte sur l’Europe et au monde. Que semble désigner, avec son bras tendu le général Dufour, du haut de son cheval? Et loin alors des spéculations financières, et des organisations internationales, j’avais une fois de plus le sentiment, que se concentrait ici une douce énergie humaniste. Si bien que sur cette place apaisante et secrète en son clair espace, souvent aujourd’hui encore, je m’arrête, comme un voyageur, pour écouter le murmure d’une source invisible mais présente.»

UNS_60949-03.jpg 370x271

Eaux-Vives. « Quel beau nom pour un quartier! Et symbolique. Avec ceci d’abord, qu’au bout de chacune de ses ruelles qui descendent lentement, on aperçoit une miette d’un bleu pâle ou sombre ou encore selon les jours virant au gris: le lac. Que jamais je n’ai pu voir sans penser à Trieste, où il en va de même dans le port avec ses ruelles latérales, au fond desquelles brille d’un bleu toutefois plus intense, une bribe de mer. Mais cela dit rien de commun entre ce port avec ses vastes entrepôts, ses chantiers et ses agences maritimes, et ce quartier populaire ici des Eaux-Vives bordant le lac, et qui était autrefois celui de petites industries du bois.

Le temps de mars au bord du lac avec ses parcs. Un climat qu’à su admirablement restituer avec la subtilité qui lui est propre, Eugène Martin. C’est à l’entrée du Parc dit des Eaux-Vives. En toile d’Eugène Martin, il a cessé de pleuvoir. Tout ruisselants de gouttelettes sont les arbres vénérables de ce Parc. Le grand portail à l’entrée, toujours ouvert, donne sur le lac aux eaux continuellement changeantes. Personne sur les quais. Et au loin sur le lac il y a une minuscule voile blanche. Et dans l’air également, quelque chose de tremblant, comme un bonheur dans cette tendre grisaille, porteuse néanmoins d’une lumière qui n’ose pas dire son nom. C’est cela Eugène Martin, et c’est cela aussi Genève».

« Merci pour la beauté 
De ces reflets sur l’eau 
Merci pour l’eau 
Tantôt bleu tantôt verte
Pour cette faculté 
Qu’on a d’aimer l’eau 
Merci de pouvoir dire 
Et ceci et cela 
Dans un tendre cosmos avec le ciel du soir 
De traverser la ville
Inondé par la pluie 
Merci pour les cheveux 
De celle à qui l’on parle 
Merci aussi pour l’aube 
Et merci pour la nuit 
Merci de pouvoir dire
A la source merci »

(Avec tous mes remerciements aux acteurs du Théâtre qui ont mis à ma disposition les textes littéraires pour cet article dans UNS ).