| |
La
ville qui vit toujours comme au-delà delle-même avec
le mondeLâme de Genève
Evelina RIOUKHINA, CEE-ONU "La
ville puritaine et paillarde, retranchée derrière ses rem-parts
et ouverte au monde entier, cette ville à lesprit si particulier
et si paradoxal est enfouie aujourdhui sous une métropole bancaire
et diplomatique. Seule la lumière, imperturbable, continue de tomber selon
ses inclinaisons saisonnières sur les toits et les murailles de la cité
de Calvin. Et seuls quelques témoins vivants nous rappellent encore ce
que fut lâme de Genève» (Slobodan Despot)
Genève .
Quest-ce que Genève signifie pour moi? Quest-ce que cette ville
représente pour moi? Ville, où jhabite depuis des années
et où je travaille. Capital des organisations internationales et cour de
la diplomatie mondiale. Centre des conférences. Le siège de lOffice
des Nations Unies et son Palais des Nations, la maison des autres organisations
internationales. Tout cela, cest la rive droite. Jet
deau, Cathédrale Saint-Pierre, Jardin des Bastions cest
la rive gauche de la ville. Genève et son lac majestueux qui la partage,
et son Pont du Mont-Blanc qui la joint. Nous,
les fonctionnaires internationaux, sommes considérés ici comme représentant
la rive droite, même si on réside de lautre côté
du lac, il y a beaucoup de portes qui nous sont fermées et quil nous
est impossible de pénétrer. Si daventure on parvient à
passer ces portes, jamais ni cours, ni âmes ne nous seront accessibles.
Jai été privilégiée de visiter un des endroits
de la rive gauche où jai pu ressentir le vrai cour de cette ville
à travers les légendes de Genève de lécrivain
Haldas racontées par les acteurs du Théâtre de Crève
Cour. Jai été impressionnée par le visage de Genève
qui mest apparu sous de nouveaux attraits, et je vous invite à découvrir
lâme de Genève à travers les extraits de ses légendes:
Petite ville A labri de lhistoire
Où jai vis cependant Où jai connu passions
et sang Douleurs de toutes sortes Mais ici malgré tout
Jai vécu pleinement Je peux me retirer Je ne suis plus
Un citoyen du temps. «Genève
est une petite grande ville. Petite par ses dimensions, et grande par cet impondérable
dans lair. Une vibration. Un je ne sais quoi dans sa concentration même
à la fois et son ouverture. Une énergie doucement magnétique
et qui fait, mystérieusement de cette cité un centre. Don
ne sait trop quoi, mais un centre. Qui lui est propre. Une fois encore, ce nest
pas tout à fait la Suisse, ni la France. Ni rien dautre. Cest
elle et elle seule, ça ne se sexplique pas, ça se respire
»
 «
Besoin de mon quartier. Des rues de mon quartier. Après
chaque voyage où séjour à létranger. Non encore
une fois parce que cest Genève. Mais parce que cest là
que sest tissé ma relation vitale au monde. Dans cet Univers délimité,
borné qui est le mien. Quelques rues, en fin de compte, quelques places,
cest là où je me sens en contact avec toutes les forces de
la vie, mieux que si jallais fureter ailleurs. Là sont mes assises
je le sens pour la communication essentielle. Là est donc ma vie
»
Grand Rue. « Cest
un dimanche dété. Un superbe après-midi rayonnant et
chaud. Au cour de la vieille ville, dans la Grandrue où règne un
profond silence en même temps à cause des murs resserrés quune
ombre bienfaisante. Dans laquelle on ne peut cheminer quà pas lents
pour simprègne en nous chaque chose. En lieu et place des ensembliers
et des antiquaires qui ont pris possession de cette rue, vivaient jadis et prospéraient
de petits commerces. Des boulangeries entre autres, doù émanait
par la porte ouverte une chaleureuse odeur de pain. Et à deux pas delà,
une confiserie où se servait la bonne société locale. A part
cela, en ce dimanche toujours pas une âme. Boutiques fermées. Les
établissements aussi. Devant lHôtel de Ville, il y a, au terme
de la Grand Rue, un carrefour. Que si vous prenez par la droite, vous arrivez
sur une assez vaste esplanade, ayant nom «La Treille». Dominant le
Jardin des Bastions. Et doù la vue sétend au loin, sur
ce qui est déjà la France. Qui par là même, est comme
un peu présente dans cette cité de Genève. De la Treille,
où que se porte notre regard, il la rencontre cette France voisine, dont
on dirait quelle tient le canton entre ses bras! De sorte quon vit
avec elle parfois même sans y penser, plus quavec la Suisse, à
laquelle pourtant cette ville est rattachée, et dont on a le sentiment
quelle est néanmoins un peu séparée. Genève
vit toujours comme au-delà delle-même avec le monde.»
Saint-Pierre .
«La petite rue, partant à gauche, au carrefour devant lHôtel
de Ville, elle vous conduit après un bref crochet à la cour Saint-Pierre,
lieu privilégié jadis de silence et paradis des pigeons. Je conseille
à chacun de monter sur lune de ses deux tours, où on a une
vue densemble de la ville et de la campagne environnante, non seulement
du cour historique si on peut dire de la cité, où coexistaient jadis
maisons patriciennes, et monde des petits artisans et commerçants; avec
tout autour, ces quartiers populaires et plus vivants: les Eaux-Vives, les Pâquis,
Plainpalais, celui de la Jonction. Bien plus que ce Neuilly local quest
le quartier de Champel. Je nai jamais pu à vrai dire, considérer
de haut cette ville, sans me sentir un peu comme un moine, tel quon le verrait
dans une peinture ou plutôt une miniature du Moyen-Age, en train de regarder
par la fenêtre de sa cellule, une ville aux maisons minutieusement représentées,
et dans limmobilité et la concentration desquelles, il y a comme
un air déternité. Avec, ici la rade, et son espace entre les
deux jetées, ouvrant sur le Petit Lac, lequel à son tour donne en
sévasant sur le Haut Lac. Mais très doucement, si vous tournez
la tête, cette ouverture se prolonge sur les montagnes de Savoie avec, à
larrière plan le Mont-Blanc- La France, encore et toujours, et au-delà
encore sur lItalie, non visible mais que lon devine. Et si notre regard,
revenant sur luimême, se dirige vers le Nord, il distinguera un peu de la
Suisse, en vous laissant pressentir au-delà de celle-ci, lAllemagne.
Bref, une petite ville certes Genève, mais grande par les espaces quelle
ouvre.» Jardin des Bastions
. «Par les beaux jours il entretient avec le Paradis
un secret commerce. Tant est fait de tendresse le vert des pelouses, que rafraîchissent
calmement de grands jets deau à tourniquet se mouvant avec indolence,
mais de manière continue; et dans léventail desquels brille
un arc-en-ciel. Ce même Jardin des Bastions étant le théâtre,
chaque année, de la fête ici dite des «Promotions». Qui
est celle des enfants de toutes les écoles de la ville: concours divers,
carrousels, chevaux de bois, sirop, glaces, com missaire
à brassard se donnant de limportance, leur jour de gloire. Mais peut-être
que le plus beau, dans ce Jardin des Bastions, ce sont ces matinées dautomne
où une brume délicate laisse pressentir pour midi une éclaircie,
qui va donner aux feuillages jaunis une sérénité en même
temps quune douceur poignante. Tandis que dans lallée centrale,
déserte, chemine avec lenteur un vieil homme qui de temps à autre,
sarrête, comme saisi par la beauté des choses, laquelle ne
lui fait que mieux sentir, semble-t-il, la précarité de sa vie.
Cependant quon perçoit au loin, à travers les grilles, la
rumeur persistante de la ville ». Place
Neuve. Vaste étendue mais pas démesurée.
Sobre de par la justesse des proportions. Aérée. Equilibrée.
Avec la statue équestre, au milieu, dun général pacificateur,
son bassin entouré de catalpas, sur le haut des remparts ses demeures patriciennes
dune élégance XVII e
toute française. A lheure du couchant,
dans un poudroiement dor, cette mapparaît, comme une rose ouverte
sur lEurope et au monde. Que semble désigner, avec son bras tendu
le général Dufour, du haut de son cheval? Et loin alors des spéculations
financières, et des organisations internationales, javais une fois
de plus le sentiment, que se concentrait ici une douce énergie humaniste.
Si bien que sur cette place apaisante et secrète en son clair espace, souvent
aujourdhui encore, je marrête, comme un voyageur, pour écouter
le murmure dune source invisible mais présente.»  Eaux-Vives.
« Quel beau nom pour un quartier! Et
symbolique. Avec ceci dabord, quau bout de chacune de ses ruelles
qui descendent lentement, on aperçoit une miette dun bleu pâle
ou sombre ou encore selon les jours virant au gris: le lac. Que jamais je nai
pu voir sans penser à Trieste, où il en va de même dans le
port avec ses ruelles latérales, au fond desquelles brille dun bleu
toutefois plus intense, une bribe de mer. Mais cela dit rien de commun entre ce
port avec ses vastes entrepôts, ses chantiers et ses agences maritimes,
et ce quartier populaire ici des Eaux-Vives bordant le lac, et qui était
autrefois celui de petites industries du bois. Le
temps de mars au bord du lac avec ses parcs. Un climat quà su admirablement
restituer avec la subtilité qui lui est propre, Eugène Martin. Cest
à lentrée du Parc dit des Eaux-Vives. En toile dEugène
Martin, il a cessé de pleuvoir. Tout ruisselants de gouttelettes sont les
arbres vénérables de ce Parc. Le grand portail à lentrée,
toujours ouvert, donne sur le lac aux eaux continuellement changeantes. Personne
sur les quais. Et au loin sur le lac il y a une minuscule voile blanche. Et dans
lair également, quelque chose de tremblant, comme un bonheur dans
cette tendre grisaille, porteuse néanmoins dune lumière qui
nose pas dire son nom. Cest cela Eugène Martin, et cest
cela aussi Genève». «
Merci pour la beauté De ces reflets sur leau
Merci pour leau Tantôt bleu tantôt verte Pour
cette faculté Quon a daimer leau
Merci de pouvoir dire Et ceci et cela Dans un tendre cosmos
avec le ciel du soir De traverser la ville Inondé par la
pluie Merci pour les cheveux De celle à qui lon
parle Merci aussi pour laube Et merci pour la nuit
Merci de pouvoir dire A la source merci » (Avec
tous mes remerciements aux acteurs du Théâtre qui ont mis à
ma disposition les textes littéraires pour cet article dans UNS
). |