Pour un avenir viable
L’exposé du Secrétaire
général, M. Kofi Annan,
inti
tulé «Pour un avenir viable»
et dont le texte intégral figure
ci-après, a été
présenté par
Mme Nane Annan au cours de la
«Conférence annuelle
sur l’environnement»
du Musée américain
d’histoire naturelle
«Nous habitons la terre, notre seuleplanète que nous devons remettre en état», déclare Nane Annan en prélude au Sommet de Johannesburg
Voilà 30 ans, la communauté internationale se réunissait à Stockholm à loccasion de la première Conférence des Nations Unies sur lenvironnement. Cette manifestation a marqué un tournant décisif. Elle a inspiré des légions de militants écologiques sur le terrain. Elle a débouché sur la création de ministères et dagences de lenvironnement dans des pays qui nen avaient pas encore. Elle a placé lenvironnement à lordre du jour international.
Il y a 10 ans, la communauté internationale se retrouvait à nouveau pour le Sommet Planète Terre à Rio de Janeiro. Le Sommet a sonné lalarme, mais il a aussi offert une vision positive grâce à la naissance du concept du développement durable qui a constitué une véritable percée. Plus jamais, du moins lespérait-on, la protection de lenvironnement ne serait considérée comme un luxe ou un complément. Les facteurs environnementaux seraient intégrés aux questions économiques et sociales et placés au centre du processus de décisions. Les pays développés, qui sétaient modernisés par le gaspillage et des pratiques dange- reuses, aideraient les pays en développement à lutter contre la pauvreté et à éviter de sengager sur la même voie polluante. En adoptant Action 21, un plan en faveur du développement durable, les riches comme les pauvres semblaient être convenus dune conception commune de la croissance, de léquité et de la conservation à long terme.
Mais depuis, les progrès ont été plus lents que prévu. Léquilibre de lenvironnement mondial demeure fragile. Les mesures de conservation sont loin dêtre satisfaisantes. Lors des débats sur les finances et léconomie mondiales, lenvironnement est toujours le parent pauvre.
La consommation effrénée continue à compromettre les cycles naturels de la vie sur terre. La recherche et le développement restent malheureusement insuffisamment financés et négligent les problèmes des pauvres. Les pays développés, en particulier, ne sont pas allés assez loin dans le respect des promesses quils avaient faites à Rio, tant en ce qui concerne la protection de leur propre environnement que laide à apporter aux pays en développement pour vaincre la misère.
Dans moins de quatre mois, lors du Sommet mondial pour le développement durable qui se tiendra à Johannesburg, nous aurons loccasion de relancer la dynamique créée au Sommet Planète Terre. Déjà, le processus préparatoire à cette manifestation a permis dattirer à nouveau lattention sur des questions qui avaient été largement éclipsées par les conflits, la mondialisation et, plus récemment, le terrorisme. Néanmoins, il me semble nécessaire de préciser les enjeux que présente cette Conférence et ce quelle peut accomplir. Les négociateurs qui se réuniront ce mois-ci, à Bali, doivent y voir clair pour pouvoir élaborer un programme daction solide. Lopinion aussi doit y voir clair si lon veut quelle soit favorable aux changements indispensables.
Fondamentalement, Johannesburg a pour thème la relation entre lhomme et son environnement naturel. Nous représentons ici, dans cette salle, une partie des 20% de lhumanité qui jouissent dun niveau de privilèges et de prospérité que les générations passées nauraient jamais osé espérer atteindre. Et pourtant, le modèle de développement qui nous a autant donné a également eu des effets dévastateurs sur la planète et ses ressources. Il ne sera peut-être pas durable, même pour ceux qui en ont déjà profité, et encore moins pour la plus grande majorité de nos semblables, dont beaucoup vivent dans un état de privation et de misère insupportables, et aspirent tout naturellement à profiter des avantages qui sont les nôtres.
Cest ce que les responsables mondiaux rassemblés à lOrganisation des Nations Unies, voilà près de deux ans, pour le Sommet du Millénaire ont compris. Ils ont décidé que les 15 premières années de ce siècle seraient consacrées à une lutte sans concession contre la pauvreté dans le monde, et ont défini un ensemble dobjectifs les objectifs de développement du Millénaire à cette fin. Mais ils ont également pris la résolution déviter aux générations futures «davoir à vivre sur une planète irrémédiablement dégradée par les activités humaines». Le Sommet de Johannesburg vise à trouver des moyens concrets pour répondre à ces deux défis améliorer les conditions de vie de tous les êtres humains, tout en protégeant lenvironnement. Le Sommet a également pour objectif de passer des promesses qui ont été nombreuses il y a 30 ans mais aussi il y a 10 ans à laction. Il existe, à mon avis, cinq domaines particuliers où des résultats concrets sont aussi essentiels que réalisables.
Premièrement, leau et lassainissement. Plus dun milliard dêtres humains nont pas accès à leau potable. Deux fois plus ne disposent pas de systèmes dassainissement appropriés. Et plus de trois millions meurent chaque année de maladies causées par linsalubrité de leau. Sans des mesures rapides et décisives, dici à 2025, les deux tiers de la population mondiale vivront peut-être dans des pays qui auront à faire face à une grave pénurie deau. Nous devons élargir laccès à leau et parvenir à une consommation rationnelle, par exemple en encourageant les techniques dites «plus de grains par goutte deau» dans lagriculture qui est le principal consommateur dans ce domaine. Il faut améliorer la gestion des bassins versants, réduire les fuites, notamment dans les grandes villes où elles représentent 40% ou plus du total de lapprovisionnement en eau, chiffre véritablement ahurissant.
Deuxièmement lénergie. Lénergie est une condition du développement. Et pourtant deux milliards de personnes dans le monde en sont privées et donc condamnées à rester prisonnières de la misère. Nous devons faire en sorte que chacun puisse avoir accès à des sources dénergie non polluantes et économiques. Nous devons accroître lutilisation des énergies renouvelables ainsi que les rendements énergétiques. Et nous ne devons pas nous dérober face au problème de la surconsommation le fait que les habitants des pays développés utilisent beaucoup plus dénergie par personne que ceux des pays en développement. Les États doivent ratifier le Protocole de Kyoto, qui traite non seulement des changements climatiques mais également dune multitude de pratiques écologiquement nuisibles. Les États doivent également éliminer les subventions à lénergie et les incitations fiscales dont les effets pervers perpétuent le statu quo et entra- vent le développement de solutions nouvelles et prometteuses.
Troisièmement, la productivité agri- cole. Les deux tiers des terres agricoles dans le monde souffriraient des effets de la dégradation des sols. Cette situation entraîne une chute considérable de la productivité agricole, alors que le nombre de bouches à nourrir ne cesse de croître. En Afrique, notamment, des millions de personnes sont menacées de famine. Nous devons augmenter la productivité agricole et enrayer le grignotage des forêts, des prairies et des zones humides par lhomme. La recherche et le développement seront déterminants à cet égard, tout comme lapplication de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification.
Le quatrième domaine est la biodiversité et la gestion des écosystèmes. La biodiversité diminue très vite presque 1 000 fois plus vite que si elle ne subissait pas les effets de lactivité humaine. La moitié des forêts équatoriales et des mangroves tropicales ont déjà disparu. Près de 75% des réserves marines de poissons sont épuisées. Soixante-dix pour cent des récifs coralliens sont menacés. Nous devons inverser cette tendance préserver autant despèces que possible, et mettre un frein à la pêche illégale et non viable ainsi quaux pratiques de déboisement tout en aidant ceux qui dépendent actuellement de telles activités à réaliser la transition vers des modes de subsistance plus viables à terme.
Enfin, le domaine de la santé. Les liens entre lenvironnement et la santé humaine sont indéniables. Les substances chimiques toxiques et dautres matières dangereuses sont peut-être indispensables au développement, mais il reste que plus dun milliard de personnes respirent un air malsain, et trois millions de personnes meurent chaque année à cause de la pollution atmosphérique; deux tiers dentre elles sont des pauvres, surtout des femmes et des enfants, qui meurent de la pollution à lintérieur des habitations, causée par la combustion du bois de chauffage et dexcréments animaux. Les maladies tropicales comme le paludisme et la dracunculose sont étroitement liées à linsalubrité des sources deau et à des conditions dhygiène insuffisantes. Les conventions et les autres mesures prises pour réduire les déchets et prévenir lutilisation de certains produits et substances chimiques peuvent aider à créer un environnement plus sain.
Mais nous devons également mieux comprendre comment et où agir. Pour cela, la recherche et le développement sont particulièrement importants, notamment les études qui doivent être axées, davantage que par le passé, sur les maladies des pauvres.
Leau ; lénergie
; la santé ; lagriculture ; et la biodiversité.
Cinq domaines qui constituent un programme daction ambitieux mais réalisable.
Cinq domaines dans lesquels il est possible de progresser grâce aux ressources et aux technologies dont nous disposons aujourdhui.
Cinq domaines dans lesquels le progrès peut offrir à tous les êtres humains une chance de prospérité, pas seulement pendant leur vie, mais aussi pour leurs enfants et petits-enfants.
Cinq domaines dont les initiales en anglais forment un acronyme simple: WEHAB. Pour sen souvenir, il suffit de penser aux phrases suivantes: We inhabit the earth (nous habitons la Terre). And we must rehabilitate our one and only planet (Et nous devons remettre en état notre seule planète). Je suis sûre que vous pouvez trouver votre propre inter- prétation. Jespère que ce sigle deviendra une sorte de mantra dici à louverture du Sommet de Johannesburg.
Les découvertes archéologiques des dernières décennies montrent que même les grandes civilisations, comme les Sumériens et les Mayas, ont été anéanties en partie parce quelles navaient pas réussi à vivre en harmonie avec lenvironnement naturel. Nous aussi, nous avons joué avec le feu pendant la plus grande partie des 200 dernières années, poussés par les progrès de la science et de la technologie, et convaincus que nous avions surmonté les derniers obstacles au bien-être des hommes. Les changements climatiques en sont un très bon exemple.
Aujourdhui,
nous avons davantage conscience des réalités et nous avons commencé,
non sans difficultés, à transformer nos sociétés.
À ce jour, nos connaissances scientifiques sont encore en avance sur notre
conscience sociale et politique. Malgré quelques exceptions louables, nos
efforts pour changer le cours des choses sont trop peu nombreux et trop limités.
Il sagit désormais de savoir sils ne sont pas aussi trop tardifs.
À Johannesburg, nous avons une chance de nous rattraper. Il ne sagit
pas de devoir choisir entre lenvironnement et le développement, ni
entre lécologie et léconomie. Contrairement à
ce que lon croit, ces actions ne sont pas contradictoires. Ce nest
pas non plus le problème des riches contre les pauvres. Tous deux ont de
toute évidence intérêt à protéger lenvironnement
et à promouvoir le développement durable.
À Johannesburg, les gouvernements conviendront dun plan daction commun. Mais ce qui sera le plus novateur, ce sera peut-être les partenariats qui se constitueront entre les gouvernements, les entreprises privées, les associations, les universitaires et des citoyens responsables comme vous.
Ensemble, nous devons trouver la voie vers un plus grand sens des responsabilités mutuelles. Ensemble, nous devons édifier une nouvelle éthique de sauvegarde du patrimoine naturel mondial. Ensemble, nous pouvons, et nous devons, écrire avec optimisme un nouveau chapitre de lhistoire naturelle et de lhistoire de lhumanité.