UNSpecial N° 608 — Juin – June 2002
 

L’OIM au XXe siècle


M. Brunson McKinley a été éluDirecteur général de l’OIM en juin 1998 et a pris ses fonctions le 1er octobre de la même année. Depuis lors, M. McKinley s’est efforcé de renforcer la capacité de l’OIM à servir les migrants et les gouvernements.
M. McKinley est venu à l’OIM après une carrière diplomatique au service des Etats-Unis qui l’a conduit en Italie, en Chine, au Viet-Nam, au Royaume-Uni et en Allemagne. Il a été le premier ambassadeur américain de l’ère post-Duvalier en Haïti. Dès 1990, il s’est spécialisé dans les questions d’asile et de migration et s’est impliqué dans de nombreuses initiatives d’importance majeure au nom du Gouvernement américain. De 1995 à 1998, il a été Coordonnateur humanitaire des Etats-Unis pour la Bosnie.
M. Brunson McKinley est né en 1943. Il a étudié les langues classiques aux Universités de Chicago et d’Harvard. Il parle anglais, français et allemand et a étudié l’espagnol, l’italien, le chinois et le vietnamien. Il est marié et père de deux grands enfants, un fils et une fille.
Le cap du 11 millionième migrant assisté par l’OIM a été franchi en 2000.
Après avoir mené des opérations dans le monde entier pendant un demi-siècle, l’OIM est devenue la principale organisation internationale ouvrant au côté des migrants et des gouvernements à la recherche de solutions humaines aux problèmes de migration. Fondée en 1951 avec un statut d’organisation intergouvernementale ayant pour mission d’assurer la réinstallation des réfugiés, des migrants et autres personnes déplacées d’Europe, l’OIM a acquis aujourd’hui une autre dimension, reflétant le large éventail d’activités qu’elle effectue dans le monde entier pour gérer les flux migratoires. (Extraits du site Internet de l’OIM, adresse:)

UN Special: Monsieur le Directeur Général, pourriez-vous ajouter pour les lecteurs de UN Special, quelques mots sur les buts de votre organisation ?

M. Brunson McKinley:  
Notre Organisation est en plein développement. Dans ce contexte de période post guerre froide, les questions sont posées en termes de migrations et développement. Leur corollaire est la problématique des droits humanitaires des migrants, des questions socio-économiques ainsi que la libéralisation dans le contexte de la globalisation. Nous avons certes toujours un rôle très important à jouer dans les situations d’urgences, de guerres, et envers les réfugiés. Cependant nos efforts s’orientent de plus en plus sur l’aspect économique des problèmes des migrants et leurs solutions, en tenant des intérêts des différents gouvernements concernés et des migrants eux-mêmes.

Qu’en est-il des moyens dont vous disposez ? 
Nous sommes une organisation en voie d’expansion, elle est constituée de 91 Etats membres, et d’une quarantaine d’Etats observateurs. L’OIM compte approximativement 3000 collaborateurs en son sein, dont un nombre restreint à Genève (une centaine). Il y a aussi ce grand projet d’indemnisation des travailleurs forcés de l’ère nazie (une autre centaine de fonctionnaires). La grande majorité de nos collaborateurs est sur le terrain, c’est à dire dans nos différents bureaux (au nombre de 158), étant donné que cela change de jour en jour. Nous travaillons essentiellement «sur commande», sur des projets et des programmes. Ces projets sont axés sur les intérêts et les nécessités des migrants et des gouvernements, Nous sommes de plus en plus universels et polyvalents, parce que les besoins des migrants et gouvernements sont en pleine croissance et évolution.

Que pensez-vous des dialogues migratoires régionaux de l’OIM, plus particulièrement pour la Méditerranée occidentale ?
Les dialogues migratoires régionaux constituent un volet important de notre activité. L’OIM a aidé et facilité l’organisation de dialogues régionaux entre les gouvernements concernés dans diverses parties du monde (Amérique Centrale, Asie du Sud-Est, Afrique Australe.). A ce sujet, nous avons un début prometteur pour la Méditerranée Occidentale: au mois d’octobre de cette année à Tunis, nous aide- rons la Tunisie à organiser une conférence ministérielle (les 5 + 5: les 5 pays du Maghreb et les 5 pays de la rive Nord de la Méditerranée. Ces 10 pays sont reliés entre eux par tout un réseau de flux migratoires avec leurs aspects positifs et leurs problèmes.

Quel est le rôle de l’OIM dans l’établissement de normes internationales en matière de migration ? 
Historiquement, l’OIM n’est pas une organisation normative, c’est à dire que nous ne sommes pas fondés comme le HCR sur une convention qui a un statut légal international. Notre action est surtout basée sur des programmes et des services aux migrants et gouvernements. Cependant, maintenant nous faisons face à de plus en plus d’événements. Dans un passé récent, les migrations étaient plus ou moins couvertes par la Convention pour les réfugiés ou celle relative aux travailleurs migrants, mais de nos jours la situation a changé, la majorité des migrations ont des causes économiques. Cette nouvelle situation met en évidence des lacunes importantes concernant les droits des migrants. L’un de nos rôles est justement de pallier cette insuffisance et d’aider à trouver des solutions justes et équilibrées.

Comment voyez-vous les relations inter-agences dans le cadre d’action de l’OIM ? 
Les relations inter-agences sont bonnes, nous travaillons avec le BIT, l’OMC, l’OMS, le HCR. Actuellement l’OIM et l’OMC essaient d’élargir le champ de leur collaboration concernant les personnes qui migrent au sein des organisations et sociétés internationales dans le cadre de leur travail ou à titre personnel. C’est un domaine très vaste.

Selon vous, quels sont les changements survenus dans le dialogue sur la migration après les événements du 11 septembre 2001 ? 
Il y a un certain durcissement que je crois provisoire. Le mouvement des personnes est plus strictement réglé, cela crée un climat tendu ou les gens n’envisagent pas de la même façon la migration, mais pour moi, c’est une période assez provisoire. J’espère que tout rentrera dans l’ordre très bientôt.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le programme de L’OIM relatif aux compensations pour les travailleurs forcés victimes du nazisme ? L’Allemagne a décidé le 12 août 2000 la création de la Fondation «Mémoire, responsabilité et avenir». (Les fonds de cette Fondation allemande, qui s’élèvent à un total de 10 milliards de marks, seront versés à parts égales par le Gouvernement allemand et par un certain nombre d’entreprises allemandes. Cette fondation est chargée de dédommager financièrement les personnes qui ont été réduites en esclavage et soumises au travail forcé, ainsi qu’à certaines autres victimes de l’injustice nationale socialiste (nazie).

Extraits du site Internet de «Indeminisation du travail forcé» à l’adresse: http://www.compensation-for-forced-labour.org/)
Les Polonais, tchèques et autres européens, des personnes âgées, étaient faciles à contacter puisqu’ils étaient toujours dans leurs pays respectifs en Europe. Les autres travailleurs forcés sont des personnes qui ont migré. L’OIM a été approchée afin de retrouver et d’informer ces personnes et leur donner la possibilité de réclamer, de soumettre leurs demandes d’indemnisation et s’ils sont qualifiés, d’être indemnisés. C’est ce travail que nous fai- sons. Ce qui est intéressant à noter, c’est que la plupart du temps ces mêmes personnes ont déjà été en relation avec nos services il y a 50 ans. A cette période, c’était de gens déplacés en Europe des suites de la seconde guerre mondiale. Ils cherchaient un nouveau foyer parfois sur d’autres continents et des pays lointains comme le Brésil, l’Australie, le Canada, etc.

Quel est le rôle de l’OIM dans les situations de crises (l’Afghanistan, l’Afrique, le Moyen Orient et l’Amérique latine) ?
Dans les situations de crise, l’OIM fait son devoir, c’est-à-dire faire face aux besoins et intérêts souvent spécifiques et différents pour chaque crise. Cependant, les points communs sont d’offrir des refuges aux personnes déplacées qui essaient d’échapper aux dangers qui les guettent durant cette période difficile pour eux. Après la fin de la crise et le retour au calme, habituellement ces personnes décident de rentrer chez elles. Nous intervenons également à ce moment-là afin de les assister à retrouver leurs foyers. Et puis il y a toute la gamme de programmes post-conflictuels: la démobilisation des combattants, assistance aux communautés afin de diminuer l’impact de la guerre, rétablissement de l’accès aux services essentiels à la vie en société tels que l’eau, les écoles, les hôpitaux...

Comment voyez-vous le futur de l’OIM ? 
Je crois que l’OIM aura un grand rôle à jouer, car la migration est déjà un phénomène important dans le monde. De plus en plus de pays commencent à légiférer afin de mettre en place des systèmes de régulation relatifs aux migrations. L’Allemagne prépare actuellement une nouvelle législation concernant l’immigration de travailleurs. Ce sera peut-être un modèle pour beaucoup d’autres pays. Je crois que la migration sera un élément important durant les prochaines décennies.

Et enfin, quelle serait votre conclusion ?
Je dirais que les migrations ont été importantes dans le passé et le seront davantage dans le futur. Dans cette perspective, je pense et j’espère que les Etats, gouvernements, institutions intergouvernementales concernés seront à la hauteur de ce défi, qu’ils sauront le gérer efficacement et humainement dans l’intérêt de tous.

Interview par M. Kamel Ait-Ahmed.