Une cyberpionnière kenyane
Margaret Asino
Au début de 1998, quelques Kenyans seulement avaient entendu parler de lInternet. Ils étaient encore moins nombreux à y avoir accès. Les fournisseurs de services Internet étaient en petit nombre et se connecter à lInternet était un privilège réservé aux nantis. En règle générale, ce domaine était dominé par les hommes. Il ny avait pas de place pour les femmes.
Au milieu de 1998, Pamella Bwari Onyambu a brisé ces barrières. Armée de sa seule détermination, elle a osé saventurer dans linconnu. Et ce faisant, elle a mis le monde mal connu de lInternet et du courrier électronique à la portée de lhomme de la rue. Ce fut la première femme et la première personne au Kenya à ouvrir ce que lon appelle couramment aujourdhui un cybercafé.
«A lépoque», a-t-elle dit à lauteur dans une interview exclusive accordée dans son bureau, «jappelais mon affaire une «agence». Cest là que quiconque ne possédait pas dordinateur pouvait venir de la rue se brancher sur lInternet. «Vous comprenez, les services Internet nétaient accessibles quà quelques personnes assez chanceuses pour travailler dans des entreprises connectées au réseau.»
LInternet était un secteur excitant qui offrait un énorme potentiel. Cette mère de trois enfants remarqua néanmoins quaucune femme nétait employée dans ce secteur de plus en plus dynamique. Onyambu en a été frappée. «A mon avis, il ny avait aucune raison pour quune femme ne saventure pas dans ce domaine. Jai compris le potentiel quoffrait le milieu de lInternet et je me suis retrouvée accro», dit-elle.
Ses efforts pour mener à bien son entreprise tenaient à sa détermination à souvrir un chemin dans le monde des fournisseurs de services Internet dominé par les hommes. «Jai un frère qui est propriétaire dune entreprise de fournitures daccès à lInternet (Nairobinet Online) et cest lui qui ma motivée. En le voyant assurer des liaisons Internet à des bureaux, jai eu une idée qui a commencé à germer dans ma tête» explique-t-elle.
Toutefois, les problèmes rencontrés
pour atteindre ses objectifs laissaient perplexe cette femme de 35 ans.
Elle navait pas beaucoup déconomies car le salaire
quelle percevait était minime. Il était difficile
dobtenir des prêts, particulièrement pour quelquun
dans sa situation financière. «Jai retiré les
quelques économies que javais sur mon compte et jai
emprunté tout ce que jai pu à la famille et aux amis»,
dit-elle.
En mai de la même année, Onyambu a réalisé son objectif. Elle a eu la fierté de devenir propriétaire de deux ordinateurs et dun local où les Kenyans du quartier pouvaient accéder à lInternet contre une redevance. La nouveauté du service offert a fait que les affaires ont été lentes à démarrer. Et les maux de tête nont pas manqué. «Cétait un vrai cauchemar au début. Très peu de Kenyans avaient entendu parler de lInternet, et avaient encore moins lidée de comment cela marchait. Ils étaient encore moins nombreux à savoir comment naviguer sur le web ou même comment utiliser le courrier électronique», se rappellet-elle.
La détermination dOnyambu ne connaissait pas de limites. Elle a patiemment mené par la main ses clients le long dun parcours qui semblait bien compliqué, surmontant patiemment tous les obstacles jusquà ce quils finissent par comprendre. «Ouvrir un nouveau compte, ouvrir et fermer une session étaient des tâches laborieuses pour la plupart dentre eux. Une fois quils avaient de nouveaux comptes, les difficultés pour taper leur adresse et leur mot de passe puis pour accéder aux messages de leur boîte à lettres étaient infinies», se souvient-elle avec émotion. Mais Onyambu se sentait chargée dune mission.
Bientôt, elle a commencé à recueillir les fruits de son travail. Le seul cybercafé quelle faisait fonctionner étant le seul du Kenya, ses bénéfices ont été énormes. Une fois que cette nouvelle entreprise a commencé à faire parler delle, les affaires ont pris de lessor. Les gens faisaient la queue pendant des heures pour utiliser le service fourni. Les deux ordinateurs bridaient ses efforts, mais pas pour longtemps. «Avec les énormes bénéfices que javais faits, et un coup de pouce de mon mari, jai pu acheter davantage dordinateurs», se rappellet-elle.
A lépoque, son affaire, Browse Internet
Access, faisait payer 100 shillings kenyans pour 15 minutes de navigation
sur le net. (Maintenant, compte tenu de la multiplication des cybercafés
et de la baisse des tarifs téléphoniques pratiqués
par les fournisseurs daccès et les pouvoirs publics, elle
ne facture plus que 1 shilling par minute.) «60 % de mes clients
étaient des touristes. Pour eux le service fourni était
vital car ils connaissaient déjà lutilité de
lInternet, et, par-dessus le marché, la plupart dentre
eux avaient besoin de communiquer avec leur famille ou leur bureau dans
leur pays dorigine».
Browse Internet Access, seul cybercafé du Kenya, a connu une période de monopole et de gloire pendant trois mois. Peu à peu, les gens ont commencé à se rendre compte du potentiel offert et dautres cybercafés du même type ont commencé à faire leur apparition dun bout à lautre de la ville.
Son affaire prenait de limportance, son personnel augmentait et ses locaux sétendaient. Aujourdhui, quelque quatre ans plus tard, Onyambu emploie 20 personnes, ce qui nest pas rien lorsque lon sait quelle a commencé avec deux collaborateurs. Le nombre de ses ordinateurs est passé de 2 à 70. Le petit local où elle a commencé son activité (quelque 500 m2) a été remplacé par un étage entier du bâtiment de la Norwich Union soit quelque 2 600 m2.
Où donc cette mère sans prétention a-t-elle été chercher son sens des affaires ? La fillette qui avait grandi dans un petit village du Kenya rural navait jamais imaginé quelle deviendrait un jour une pionnière surtout dans le milieu redoutable des télécommunications ! Elle aimait les chiffres et sest trouvée, plus tard dans la vie, attirée par les problèmes de statistiques, une inclination qui la amenée à suivre un cours de statistiques au collège après la fin du premier cycle détudes. Les certificats obtenus lui ont valu un emploi dans une papeterie. Mais elle nappréciait pas de gagner aussi peu car cela ne lui permettait pas dassurer ses besoins et ceux dune famille qui commençait à sélargir.
En 1993, Onyambu sest aventurée
dans le monde de la technologie de lin formation. Elle a décroché
un diplôme dinformatique à lEcole polytechnique
du Kenya. A lépoque, lInternet était un produit
inconnu et elle se rappelle quil
ny avait aucune université ni collège où se
former.
«Comme il ny avait pas duniversité ni de collège où je puisse apprendre à me servir de lInternet, jai opté pour la seule possibilité qui me restait. Je métais promis que ce serait le domaine dans lequel je travaillerais et rien ne pouvait marrêter. Je my suis mise et ai progressé pas à pas, par un apprentissage pratique et en faisant des erreurs tout en passant dune étape à lautre.»
Les cybercafés existent maintenant un peu partout à Nairobi, mais elle a trouvé le moyen de conserver son avantage. Son cybercafé est le plus grand du Kenya. Pour soutenir la concurrence, Onyambu a lintention dacheter 30 autres ordinateurs, ce qui la mettrait à la tête dun parc informatique de 100 appareils.
Depuis quelle a commencé à partir de rien en 1998, cette femme daffaires travailleuse a connu un grand succès. Lan dernier, elle a eu la possibilité détablir une relation de travail avec la Banque mondiale et le Gouvernement kenyan. Elle a été choisie pour mener un programme de formation à lintention du secteur des petits entrepreneurs, plus connu au Kenya sous le nom de secteur Jua Kali.
«Nous avons un programme en cours intitulé «Groupes de petites et micro-entreprises» parrainé à la fois par le Ministère du travail et la Banque mondiale. Nous formons les artisans du Jua Kali à lutilisation du matériel informatique. Nous avons déjà mené à bien la première phase et nous nous lançons maintenant dans la seconde. La première a duré six mois.»
Browse Internet Access a également commencé un programme denseignement des rudiments de linformatique dans les écoles rurales. Lentreprise a déjà envoyé six ordinateurs et le même nombre demployés dans la région natale dOnyambu dans la province de Nyanza. Par ailleurs, sa société a mis sur pied lan dernier un collège de formation à linformatique qui dispense des cours dans le domaine des progiciels et de la technologie de linformation.
Maintenant, a dit Onyambu à lauteur, elle envisage douvrir un service de vidéoconférences en avril de cette année. «Jai déjà acheté les caméras vidéo», a-t-elle dit, en laissant entendre quil est prévu quelque part de monter des services de «causette» Internet vidéo et audio.
Travailleuse comme elle est, Onyambu commence normalement sa journée aux premières heures de laube et la termine tard dans la nuit. Browse Internet Access ouvre de 7 heures à 21 heures pendant la semaine et de 8 heures à 20 heures le week-end.
En sa qualité de secrétaire de lassociation des propriétaires de cybercafés de Nairobi, Onyambu encourage les femmes à se lancer dans cette activité qui rapporte énormément. Toutefois, elle les met en garde contre les frais généraux et lincertitude quimplique ce genre daffaires. «Rappelez-vous que vous êtes là pour faire de largent. Etant donné les incertitudes qui marquent léconomie kenyane, les affaires dans le secteur des services Internet, sont très volatiles. Aujourdhui, vous bénéficierez peut-être dun monopole pendant une courte période mais demain votre affaire peut faire la culbute» lance-t-elle à titre davertissement.
Cest pour cette raison quOnyambu a diversifié ses activités notamment en fournissant des services de télécopie, de numérisation, de téléphonie et des cours de formation. En sa qualité de secrétaire de son association, elle a plaidé en faveur dune réglementation des prix qui évite aux entreprises davoir à fermer leurs portes pour avoir trop baissé leurs prix. «Nous essayons de mettre sur pied un organisme légal qui assure la régulation des prix dans les cybercafés dans tout le pays», explique-t-elle.
Onyambu donne lavis suivant aux femmes qui veulent saventurer dans ce domaine: «soyez prêtes à consacrer votre temps, votre énergie et vos ressources à la réussite de votre affaire. Les télécommunications sont en grande partie une chasse gardée masculine et nous les femmes devons travailler deux fois plus pour nous imposer».