UNSpecial N° 607 — Mai – May 2002
 

Une cyberpionnière kenyane

Margaret Asino

Au début de 1998, quelques Kenyans seulement avaient entendu parler de l’Internet. Ils étaient encore moins nombreux à y avoir accès. Les fournisseurs de services Internet étaient en petit nombre et se connecter à l’Internet était un privilège réservé aux nantis. En règle générale, ce domaine était dominé par les hommes. Il n’y avait pas de place pour les femmes.

Au milieu de 1998, Pamella Bwari Onyambu a brisé ces barrières. Armée de sa seule détermination, elle a osé s’aventurer dans l’inconnu. Et ce faisant, elle a mis le monde mal connu de l’Internet et du courrier électronique à la portée de l’homme de la rue. Ce fut la première femme et la première personne au Kenya à ouvrir ce que l’on appelle couramment aujourd’hui un cybercafé.

«A l’époque», a-t-elle dit à l’auteur dans une interview exclusive accordée dans son bureau, «j’appelais mon affaire une «agence». C’est là que quiconque ne possédait pas d’ordinateur pouvait venir de la rue se brancher sur l’Internet. «Vous comprenez, les services Internet n’étaient accessibles qu’à quelques personnes assez chanceuses pour travailler dans des entreprises connectées au réseau.»

L’Internet était un secteur excitant qui offrait un énorme potentiel. Cette mère de trois enfants remarqua néanmoins qu’aucune femme n’était employée dans ce secteur de plus en plus dynamique. Onyambu en a été frappée. «A mon avis, il n’y avait aucune raison pour qu’une femme ne s’aventure pas dans ce domaine. J’ai compris le potentiel qu’offrait le milieu de l’Internet et je me suis retrouvée accro», dit-elle.

Ses efforts pour mener à bien son entreprise tenaient à sa détermination à s’ouvrir un chemin dans le monde des fournisseurs de services Internet dominé par les hommes. «J’ai un frère qui est propriétaire d’une entreprise de fournitures d’accès à l’Internet (Nairobinet Online) et c’est lui qui m’a motivée. En le voyant assurer des liaisons Internet à des bureaux, j’ai eu une idée qui a commencé à germer dans ma tête» explique-t-elle.

Toutefois, les problèmes rencontrés pour atteindre ses objectifs laissaient perplexe cette femme de 35 ans. Elle n’avait pas beaucoup d’économies car le salaire qu’elle percevait était minime. Il était difficile d’obtenir des prêts, particulièrement pour quelqu’un dans sa situation financière. «J’ai retiré les quelques économies que j’avais sur mon compte et j’ai emprunté tout ce que j’ai pu à la famille et aux amis», dit-elle.

En mai de la même année, Onyambu a réalisé son objectif. Elle a eu la fierté de devenir propriétaire de deux ordinateurs et d’un local où les Kenyans du quartier pouvaient accéder à l’Internet contre une redevance. La nouveauté du service offert a fait que les affaires ont été lentes à démarrer. Et les maux de tête n’ont pas manqué. «C’était un vrai cauchemar au début. Très peu de Kenyans avaient entendu parler de l’Internet, et avaient encore moins l’idée de comment cela marchait. Ils étaient encore moins nombreux à savoir comment naviguer sur le web ou même comment utiliser le courrier électronique», se rappellet-elle.

La détermination d’Onyambu ne connaissait pas de limites. Elle a patiemment mené par la main ses clients le long d’un parcours qui semblait bien compliqué, surmontant patiemment tous les obstacles jusqu’à ce qu’ils finissent par comprendre. «Ouvrir un nouveau compte, ouvrir et fermer une session étaient des tâches laborieuses pour la plupart d’entre eux. Une fois qu’ils avaient de nouveaux comptes, les difficultés pour taper leur adresse et leur mot de passe puis pour accéder aux messages de leur boîte à lettres étaient infinies», se souvient-elle avec émotion. Mais Onyambu se sentait chargée d’une mission.

Bientôt, elle a commencé à recueillir les fruits de son travail. Le seul cybercafé qu’elle faisait fonctionner étant le seul du Kenya, ses bénéfices ont été énormes. Une fois que cette nouvelle entreprise a commencé à faire parler d’elle, les affaires ont pris de l’essor. Les gens faisaient la queue pendant des heures pour utiliser le service fourni. Les deux ordinateurs bridaient ses efforts, mais pas pour longtemps. «Avec les énormes bénéfices que j’avais faits, et un coup de pouce de mon mari, j’ai pu acheter davantage d’ordinateurs», se rappellet-elle.

A l’époque, son affaire, Browse Internet Access, faisait payer 100 shillings kenyans pour 15 minutes de navigation sur le net. (Maintenant, compte tenu de la multiplication des cybercafés et de la baisse des tarifs téléphoniques pratiqués par les fournisseurs d’accès et les pouvoirs publics, elle ne facture plus que 1 shilling par minute.) «60 % de mes clients étaient des touristes. Pour eux le service fourni était vital car ils connaissaient déjà l’utilité de l’Internet, et, par-dessus le marché, la plupart d’entre eux avaient besoin de communiquer avec leur famille ou leur bureau dans leur pays d’origine».

Browse Internet Access, seul cybercafé du Kenya, a connu une période de monopole et de gloire pendant trois mois. Peu à peu, les gens ont commencé à se rendre compte du potentiel offert et d’autres cybercafés du même type ont commencé à faire leur apparition d’un bout à l’autre de la ville.

Son affaire prenait de l’importance, son personnel augmentait et ses locaux s’étendaient. Aujourd’hui, quelque quatre ans plus tard, Onyambu emploie 20 personnes, ce qui n’est pas rien lorsque l’on sait qu’elle a commencé avec deux collaborateurs. Le nombre de ses ordinateurs est passé de 2 à 70. Le petit local où elle a commencé son activité (quelque 500 m2) a été remplacé par un étage entier du bâtiment de la Norwich Union – soit quelque 2 600 m2.

Où donc cette mère sans prétention a-t-elle été chercher son sens des affaires ? La fillette qui avait grandi dans un petit village du Kenya rural n’avait jamais imaginé qu’elle deviendrait un jour une pionnière – surtout dans le milieu redoutable des télécommunications ! Elle aimait les chiffres et s’est trouvée, plus tard dans la vie, attirée par les problèmes de statistiques, une inclination qui l’a amenée à suivre un cours de statistiques au collège après la fin du premier cycle d’études. Les certificats obtenus lui ont valu un emploi dans une papeterie. Mais elle n’appréciait pas de gagner aussi peu car cela ne lui permettait pas d’assurer ses besoins et ceux d’une famille qui commençait à s’élargir.

En 1993, Onyambu s’est aventurée dans le monde de la technologie de l’in formation. Elle a décroché un diplôme d’informatique à l’Ecole polytechnique du Kenya. A l’époque, l’Internet était un produit inconnu et elle se rappelle qu’il n’y avait aucune université ni collège où se former.

«Comme il n’y avait pas d’université ni de collège où je puisse apprendre à me servir de l’Internet, j’ai opté pour la seule possibilité qui me restait. Je m’étais promis que ce serait le domaine dans lequel je travaillerais et rien ne pouvait m’arrêter. Je m’y suis mise et ai progressé pas à pas, par un apprentissage pratique et en faisant des erreurs tout en passant d’une étape à l’autre.»

Les cybercafés existent maintenant un peu partout à Nairobi, mais elle a trouvé le moyen de conserver son avantage. Son cybercafé est le plus grand du Kenya. Pour soutenir la concurrence, Onyambu a l’intention d’acheter 30 autres ordinateurs, ce qui la mettrait à la tête d’un parc informatique de 100 appareils.

Depuis qu’elle a commencé à partir de rien en 1998, cette femme d’affaires travailleuse a connu un grand succès. L’an dernier, elle a eu la possibilité d’établir une relation de travail avec la Banque mondiale et le Gouvernement kenyan. Elle a été choisie pour mener un programme de formation à l’intention du secteur des petits entrepreneurs, plus connu au Kenya sous le nom de secteur Jua Kali.

«Nous avons un programme en cours intitulé «Groupes de petites et micro-entreprises» parrainé à la fois par le Ministère du travail et la Banque mondiale. Nous formons les artisans du Jua Kali à l’utilisation du matériel informatique. Nous avons déjà mené à bien la première phase et nous nous lançons maintenant dans la seconde. La première a duré six mois.»

Browse Internet Access a également commencé un programme d’enseignement des rudiments de l’informatique dans les écoles rurales. L’entreprise a déjà envoyé six ordinateurs et le même nombre d’employés dans la région natale d’Onyambu dans la province de Nyanza. Par ailleurs, sa société a mis sur pied l’an dernier un collège de formation à l’informatique qui dispense des cours dans le domaine des progiciels et de la technologie de l’information.

Maintenant, a dit Onyambu à l’auteur, elle envisage d’ouvrir un service de vidéoconférences en avril de cette année. «J’ai déjà acheté les caméras vidéo», a-t-elle dit, en laissant entendre qu’il est prévu quelque part de monter des services de «causette» Internet vidéo et audio.

Travailleuse comme elle est, Onyambu commence normalement sa journée aux premières heures de l’aube et la termine tard dans la nuit. Browse Internet Access ouvre de 7 heures à 21 heures pendant la semaine et de 8 heures à 20 heures le week-end.

En sa qualité de secrétaire de l’association des propriétaires de cybercafés de Nairobi, Onyambu encourage les femmes à se lancer dans cette activité qui rapporte énormément. Toutefois, elle les met en garde contre les frais généraux et l’incertitude qu’implique ce genre d’affaires. «Rappelez-vous que vous êtes là pour faire de l’argent. Etant donné les incertitudes qui marquent l’économie kenyane, les affaires dans le secteur des services Internet, sont très volatiles. Aujourd’hui, vous bénéficierez peut-être d’un monopole pendant une courte période mais demain votre affaire peut faire la culbute» lance-t-elle à titre d’avertissement.

C’est pour cette raison qu’Onyambu a diversifié ses activités notamment en fournissant des services de télécopie, de numérisation, de téléphonie et des cours de formation. En sa qualité de secrétaire de son association, elle a plaidé en faveur d’une réglementation des prix qui évite aux entreprises d’avoir à fermer leurs portes pour avoir trop baissé leurs prix. «Nous essayons de mettre sur pied un organisme légal qui assure la régulation des prix dans les cybercafés dans tout le pays», explique-t-elle.

Onyambu donne l’avis suivant aux femmes qui veulent s’aventurer dans ce domaine: «soyez prêtes à consacrer votre temps, votre énergie et vos ressources à la réussite de votre affaire. Les télécommunications sont en grande partie une chasse gardée masculine et nous les femmes devons travailler deux fois plus pour nous imposer».