UNSpecial N° 603 — Janvier – January 2002
 

Politique sociale et développement

Jacques Baudot

J’éprouve un grand plaisir à présenter cet ouvrage de Jean-Michel Collette. En moins d’une centaine de pages, il réussit à nous brosser un panorama clair, complet, rigoureux et très divertissant d’une facette importante de l’histoire intellectuelle de l’Europe occidentale. C’est l’histoire de ceux qui ont compris, dès le XVIIème siècle, qu’il serait intellectuellement gratifiant et politiquement utile d’observer et de mesurer les conditions de vie des gens.

La curiosité intellectuelle et l’esprit novateur qu’il fallait au XVIIème siècle pour mesurer les niveaux de vie des “seigneurs temporels et spirituels” ainsi que des “villageois”, des “pauvres”, des “simples soldats” et des “vagabonds”, il les faut aujourd’hui pour comprendre et mesurer des phénomènes tels que la mondialisation économique et financière, la concentration manifeste du pouvoir entre les mains d’une nouvelle classe internationale et les conditions de vie des chômeurs et des laissés-pour-compte de différentes villes du monde. Nous avons besoin de nouvelles typologies des groupes sociaux, qui tiennent compte des différences non seulement de revenus, mais aussi de sécurité et d’espoir en un avenir meilleur. Il y a certainement un gros travail à faire dans ces domaines et dans beaucoup d’autres. Mais les concepts fondamentaux et les données de base sont-ils suffisamment remis en question? Y a-t-il suffisamment d’échanges entre le travail des philosophes et des sociologues et celui des statisticiens et d’autres fonctionnaires nationaux et internationaux sur la conception et la quantification de la pauvreté, par exemple? Pourrait-on poursuivre le travail conceptuel et statistique sur la distinction de Rowntree entre la pauvreté “matérielle” et “spirituelle”, distinction réaffirmée en termes de “besoins” par le Sommet mondial pour le développement social, tenu à Copenhague en mars 1995?

Les “enquêteurs sociaux” et “réformateurs sociaux” dont il est question ici étaient émus, souvent révoltés, par la misère rencontrée dans les ménages qu’ils étudiaient. Ils fournissaient des données brutes et de très sérieuses analyses à l’élite au pouvoir et au public instruit et bienveillant pour les en informer. Bien que Jean-Michel Collette n’ait pas pu, faute d’espace, traiter cette question, il ne nierait probablement pas que ces écrits aient contribué à faire adopter des mesures et à faire progresser les sociétés d’Europe occidentale au cours de ces trois siècles. Car des progrès énormes ont été accomplis, du moins pour ce qui est du confort matériel. La communauté mondiale dans son ensemble, en particulier les organisations internationales du système des Nations Unies, a besoin aujourd’hui de recevoir les mêmes services et de subir les mêmes pressions de la part d’intellectuels et de scientifiques soucieux du bien commun. On pourrait, là aussi, donner de nombreux exemples de ce genre d’efforts. Mais ils sont terriblement insuffisants.

Jean-Michel Collette a initialement rédigé son essai dans le contexte du Séminaire de Copenhague de 1999 pour le progrès social, organisé par le Ministère danois des Affaires étrangères. “Définir, mesurer et observer le progrès social et le recul social”, tel était le sujet de ce séminaire. Le compte rendu paraîtra dans quelques mois. L’UNRISD, de son côté, a beaucoup travaillé sur les statistiques et les indicateurs, y compris les indices globaux, surtout dans les années 70 et 80. Un institut dont la rigueur intellectuelle et l’imagination politique ne sont plus à démontrer pourrait utilement reprendre ce travail en en renouvelant l’approche. Les lecteurs des pages suivantes seront certainement d’avis que l’entreprise en vaut la peine.

Extraits de la préface de l’ouvrage.