Contrat à court terme:
La déstabilisation
Interview dune temporaire.
UN Special: Pourquoi avez-vous quitté votre pays pour venir à Genève?
Javais très envie de connaître autre chose. Et quand on ma proposé un travail à lONU, je nai pas hésité une seconde.
Comment cela sest-il passé?
Jai un ami qui travaille dans une organisation internationale ici à Genève et il ma donné une série dadresses. Jai envoyé une dizaine de C.V., sans vraiment y croire et quelques semaines plus tard on me proposait un contrat dun mois. Jai démissionné de mon emploi et je suis partie pour Genève. En arrivant, jai tout de suite suivi des cours de français et jai passé une interview avec le service qui mavait écrit et ils mont engagée.
Pour un contrat de ...
De un mois, qui a été renouvelé pour un autre mois et maintenant mon contrat se termine dans trois jours.
Et
Je ne sais pas ce qui va se passer. On ma laissé entendre
quil pourrait être prolongé, mais à chaque fois
que je demande si je dois revenir lundi prochain, le chef du service reste
dans le vague. 
Quest-ce que vous faites?
Un travail que beaucoup pourraient juger inintéressant mais que jaime bien. Lun des problèmes, cest quil est difficile de simpliquer vraiment quand on travaille à la petite semaine. Et en plus, comme les collègues savent que je ne vais peut-être pas rester, bien souvent ils ne prennent pas la peine de mexpliquer les choses. Mais dans lensemble, jaime beaucoup travailler ici.
Pourtant il y a des choses que vous naimez pas?
Oui, mais jhésite à en parler.
Pourquoi?
Parce que je ne suis pas en situation de le faire. Si quelquun apprenait que cest moi qui ai raconté tout ça, je naurais aucune chance de retrouver du travail.
Mais cette interview demeurera anonyme!
On ne sait jamais.
Les gens ne sont quand même pas comme ça!
Vous ne vous rendez pas compte, lorsque lon est dans ma situation, on se sent totalement déstabilisée. Cest très étrange parce que cest vraiment une sensation que je ne connaissais pas.
Cest-à-dire?
De se sentir totalement à la merci de quelquun pour survivre. Du coup, en deux mois, je nai pas pris un seul café comme font les autres, cest tout juste si jose aller au petit coin
Là vous exagérez!
A peine! Bien sûr que le chef du service ne dirait rien mais cest moi qui me sent constamment en faute. Ce nest vraiment pas une atmosphère propre à faire du bon travail.
Alors pourquoi vouloir rester?
Parce que cest une expérience formidable de travailler ici.
Même dans ces conditions?
Oui, même dans ces conditions. Mais ce serait tellement plus simple que la situation soit différente. Il suffirait dun peu de dhumanité, de respect de lautre. Par rapport à mon contrat, par exemple. Je suis totalement consciente que jai signé un contrat à court terme, pour un mois, puis un autre. Ce que je demande simplement cest que lon me dise clairement les choses mais pas la veille de la fin de mon contrat. Cest pas grand chose. Pour mon chef cela ne doit pas lempêcher de dormir, moi si. Cela fait deux semaines que je ne sais pas sur quel pied danser. Je suis totalement angoissée. Bien sûr, mon chef na pas de souci à se faire pour payer son loyer. Moi qui touche moins du quart de son salaire, comment vais-je faire pour men sortir si mon contrat nest pas renouvelé. Ce que jaimerais, cest que lon me considère comme tout autre fonctionnaire, pas comme une nulle. Cest ça, jai limpression quau bout de 2 mois ici, je suis devenue nulle. Que je nexiste pas vraiment. Simplement parce que jai un contrat plus court que les autres.
Quallez-vous faire?
Je comptais rentrer à la maison pour Noël, mais comme je ne sais pas si je vais avoir un contrat je nai pas pris de billet davion et maintenant cest trop tard. En plus jai été obligée de payer mon loyer pour le reste du mois alors jespère
Interview par Jean-Michel Jakobowicz
Les fonctionnaires temporaires des organisations internationales se syndicalisent
«Je suis à bout, ma vie est constamment remise en question, il mest impossible de savoir de quoi sera fait mon lendemain», avoue Jacqueline (prénoms fictifs). Ils travaillent trois, cinq, parfois onze ans de suite sur la base de contrats à durée limitée. «Ils», ce sont ceux que lon nomme les «ex-col», entendez les collaborateurs externes des organisations internationales (OI). Problème: les syndicats internes aux organisations internationales ne prennent en charge que les employés au bénéfice de contrats à durée indéterminée ou de longue durée. «Nous ne sommes pas une priorité pour eux: les syndicats, dans les OI, ne sont souvent que des instruments du pouvoir», sexclame Marie-France*, fonctionnaire temporaire à lONU depuis plus de sept ans. Pourtant, ce personnel représente au moins 20 à 30% de leffectif des organisations. Si certains ne sont engagés que pour les conférences se déroulant à Genève, il nen demeure pas moins que la grande majorité des temporaires travaille sur le très long terme. Comme Christine*, qui exerce une profession de haut niveau depuis quatre ans au Bureau international du travail, et qui a son explication à lintérêt que les organisations internationales portent au statut de temporaire: «Cela leur permet de réduire les coûts de fonctionnement, en économisant notamment sur les prestations sociales.» Contrairement aux employés fixes, les «short terms» nont que peu de droits. Ainsi de Jacqueline, dont le contrat sachève juste avant les fêtes de Noël: «Je nai aucune assurance dêtre réengagée. En plus, mes vacances ne me sont pas payées.» Une situation critique, le nonrenouvellement de son contrat de travail pouvant lui coûter son permis de séjour en France. Ce qui lobligerait à retourner en Amérique du Sud, bien que ses deux enfants soient scolarisés en France. Une centaine dadhérents Pour représenter ces «précaires» des organisations internationales, un nouveau syndicat sest constitué: «ÉQUITÉ». A sa tête depuis, lancienne députée de lAlliance de gauche Salika Wenger, soutenue par une centaine dadhérents. Battante, Salika Wenger veut faire entendre la voix de ces précaires: «Il est temps que les organisations internationales appliquent à linterne les préceptes quelles édictent pour le reste du monde! Et comme je nai aucun lien avec ces organisations, personne ne pourra exercer de pression sur moi.» «Tout le monde nie lexistence de ces employés, poursuit Salika Wenger, que ce soit les organisations internationales, la société civile suisse et parfois même les syndicats genevois, qui ignorent bien souvent la problématique internationale.» Désormais, «ÉQUITÉ» dispose dune permanence et dun juriste spécialisé qui répondra aux inquiétudes de ces «oubliés» des organisations internationales. Autonome, le syndicat fonctionne dans le cadre des lois en vigueur en Suisse, garantissant ainsi lanonymat de ses membres. «La peur et la pression psychologique sont constantes dans cet univers; dans ces conditions, il nest pas question denvoyer ces temporaires au front et de péjorer leur situation», conclut Salika Wenger.
Par Michel Chevrolet, extrait du journal «Le Temps»: Samedi 17 novembre 2001.