UNSpecial N° 603 — Janvier – January 2002
 

Contrat à court terme:

La déstabilisation

Interview d’une temporaire.

UN Special: Pourquoi avez-vous quitté votre pays pour venir à Genève?

J’avais très envie de connaître autre chose. Et quand on m’a proposé un travail à l’ONU, je n’ai pas hésité une seconde.

Comment cela s’est-il passé?

J’ai un ami qui travaille dans une organisation internationale ici à Genève et il m’a donné une série d’adresses. J’ai envoyé une dizaine de C.V., sans vraiment y croire et quelques semaines plus tard on me proposait un contrat d’un mois. J’ai démissionné de mon emploi et je suis partie pour Genève. En arrivant, j’ai tout de suite suivi des cours de français et j’ai passé une interview avec le service qui m’avait écrit et ils m’ont engagée.

Pour un contrat de ...

De un mois, qui a été renouvelé pour un autre mois et maintenant mon contrat se termine dans trois jours.

Et…

Je ne sais pas ce qui va se passer. On m’a laissé entendre qu’il pourrait être prolongé, mais à chaque fois que je demande si je dois revenir lundi prochain, le chef du service reste dans le vague.

Qu’est-ce que vous faites?

Un travail que beaucoup pourraient juger inintéressant mais que j’aime bien. L’un des problèmes, c’est qu’il est difficile de s’impliquer vraiment quand on travaille à la petite semaine. Et en plus, comme les collègues savent que je ne vais peut-être pas rester, bien souvent ils ne prennent pas la peine de m’expliquer les choses. Mais dans l’ensemble, j’aime beaucoup travailler ici.

Pourtant il y a des choses que vous n’aimez pas?

Oui, mais j’hésite à en parler.

Pourquoi?

Parce que je ne suis pas en situation de le faire. Si quelqu’un apprenait que c’est moi qui ai raconté tout ça, je n’aurais aucune chance de retrouver du travail.

Mais cette interview demeurera anonyme!

On ne sait jamais.

Les gens ne sont quand même pas comme ça!

Vous ne vous rendez pas compte, lorsque l’on est dans ma situation, on se sent totalement déstabilisée. C’est très étrange parce que c’est vraiment une sensation que je ne connaissais pas.

C’est-à-dire?

De se sentir totalement à la merci de quelqu’un pour survivre. Du coup, en deux mois, je n’ai pas pris un seul café comme font les autres, c’est tout juste si j’ose aller au petit coin …

Là vous exagérez!

A peine! Bien sûr que le chef du service ne dirait rien mais c’est moi qui me sent constamment en faute. Ce n’est vraiment pas une atmosphère propre à faire du bon travail.

Alors pourquoi vouloir rester?

Parce que c’est une expérience formidable de travailler ici.

Même dans ces conditions?

Oui, même dans ces conditions. Mais ce serait tellement plus simple que la situation soit différente. Il suffirait d’un peu de …d’humanité, de respect de l’autre. Par rapport à mon contrat, par exemple. Je suis totalement consciente que j’ai signé un contrat à court terme, pour un mois, puis un autre. Ce que je demande simplement c’est que l’on me dise clairement les choses mais pas la veille de la fin de mon contrat. C’est pas grand chose. Pour mon chef cela ne doit pas l’empêcher de dormir, moi si. Cela fait deux semaines que je ne sais pas sur quel pied danser. Je suis totalement angoissée. Bien sûr, mon chef n’a pas de souci à se faire pour payer son loyer. Moi qui touche moins du quart de son salaire, comment vais-je faire pour m’en sortir si mon contrat n’est pas renouvelé. Ce que j’aimerais, c’est que l’on me considère comme tout autre fonctionnaire, pas comme une nulle. C’est ça, j’ai l’impression qu’au bout de 2 mois ici, je suis devenue nulle. Que je n’existe pas vraiment. Simplement parce que j’ai un contrat plus court que les autres.

Qu’allez-vous faire?

Je comptais rentrer à la maison pour Noël, mais comme je ne sais pas si je vais avoir un contrat je n’ai pas pris de billet d’avion et maintenant c’est trop tard. En plus j’ai été obligée de payer mon loyer pour le reste du mois alors j’espère …

 Interview par Jean-Michel Jakobowicz

Les fonctionnaires temporaires des organisations internationales se syndicalisent

«Je suis à bout, ma vie est constamment remise en question, il m’est impossible de savoir de quoi sera fait mon lendemain», avoue Jacqueline (prénoms fictifs). Ils travaillent trois, cinq, parfois onze ans de suite sur la base de contrats à durée limitée. «Ils», ce sont ceux que l’on nomme les «ex-col», entendez les collaborateurs externes des organisations internationales (OI). Problème: les syndicats internes aux organisations internationales ne prennent en charge que les employés au bénéfice de contrats à durée indéterminée ou de longue durée. «Nous ne sommes pas une priorité pour eux: les syndicats, dans les OI, ne sont souvent que des instruments du pouvoir», s’exclame Marie-France*, fonctionnaire temporaire à l’ONU depuis plus de sept ans. Pourtant, ce personnel représente au moins 20 à 30% de l’effectif des organisations. Si certains ne sont engagés que pour les conférences se déroulant à Genève, il n’en demeure pas moins que la grande majorité des temporaires travaille sur le très long terme. Comme Christine*, qui exerce une profession de haut niveau depuis quatre ans au Bureau international du travail, et qui a son explication à l’intérêt que les organisations internationales portent au statut de temporaire: «Cela leur permet de réduire les coûts de fonctionnement, en économisant notamment sur les prestations sociales.» Contrairement aux employés fixes, les «short terms» n’ont que peu de droits. Ainsi de Jacqueline, dont le contrat s’achève juste avant les fêtes de Noël: «Je n’ai aucune assurance d’être réengagée. En plus, mes vacances ne me sont pas payées.» Une situation critique, le nonrenouvellement de son contrat de travail pouvant lui coûter son permis de séjour en France. Ce qui l’obligerait à retourner en Amérique du Sud, bien que ses deux enfants soient scolarisés en France. Une centaine d’adhérents Pour représenter ces «précaires» des organisations internationales, un nouveau syndicat s’est constitué: «ÉQUITÉ». A sa tête depuis, l’ancienne députée de l’Alliance de gauche Salika Wenger, soutenue par une centaine d’adhérents. Battante, Salika Wenger veut faire entendre la voix de ces précaires: «Il est temps que les organisations internationales appliquent à l’interne les préceptes qu’elles édictent pour le reste du monde! Et comme je n’ai aucun lien avec ces organisations, personne ne pourra exercer de pression sur moi.» «Tout le monde nie l’existence de ces employés, poursuit Salika Wenger, que ce soit les organisations internationales, la société civile suisse et parfois même les syndicats genevois, qui ignorent bien souvent la  problématique internationale.» Désormais, «ÉQUITÉ» dispose d’une permanence et d’un juriste spécialisé qui répondra aux inquiétudes de ces «oubliés» des organisations internationales. Autonome, le syndicat fonctionne dans le cadre des lois en vigueur en Suisse, garantissant ainsi l’anonymat de ses membres. «La peur et la  pression psychologique sont constantes dans cet univers; dans ces conditions, il n’est pas question d’envoyer ces temporaires au front et de péjorer leur situation», conclut Salika Wenger.

Par Michel Chevrolet, extrait du journal «Le Temps»: Samedi 17 novembre 2001.