Exposition du 5 au 30
décembre 2001, Palais des Nations
(Bâtiment E, 2e étage, porte 40)
Saint Augustin africanité et universalité
Pierre-Yves Fux, Département fédéral des affaires étrangères (Suisse)

Son rayonnement et son influence sont considérables. Il est né en Afrique en 354 après J.-C. et il transcende le temps et les frontières: saint Augustin. LAlgérie et la Suisse se sont associées pour lui consacrer un colloque scientifique international (2-5 avril 2001) et une exposition, montrée à Genève au Palais des Nations durant tout le dernier mois de lannée du dialogue entre les civilisations.
Accompagnées de légendes en français et en arabe (traduction anglaise disponible), de grands panneaux légèrement translucides seront bientôt accrochés dans la nouvelle aile de lOffice genevois des Nations Unies, face au Mont-Blanc et au Lac, après lavoir été en surplomb de la baie dAlger, dans lancienne Bibliothèque nationale. Le Président algérien Abdelaziz Bouteflika et le Ministre suisse des affaires étrangères Joseph Deiss avaient inauguré cette exposition qui a pour thème, comme le colloque, lafricanité et luniversalité de saint Augustin.
Colloque, exposition, mais aussi visites de terrain, conférences grand public, couverture médiatique exceptionnelle: début avril se déroula en Algérie un événement culturel dont la portée symbolique et politique était profonde lintérêt de la population comme lengagement des autorités en témoignent. Pour les Européens comme pour les Algériens, il sagissait à la fois dun retour aux sources et dune ouverture sur lautre. Lors de linauguration officielle du colloque, en Algérie, le chef de lEtat donnait le ton: «Létude dAugustin est dune actualité brûlante et les débats quelle est de nature à susciter peuvent contribuer à nous faire progresser ensemble, dans notre diversité, vers un monde apaisé». Cette diversité, soulignait le Président algérien, a pendant très longtemps «suscité des rivalités, souvent violentes, mais qui saccompagnaient tou-
jours d’un enrichissement réciproque qui fut le ressort essentiel du progrès humain». Et le Conseiller fédéral suisse de reprendre: «L’esprit du dialogue entre les civilisations, c’est l’acceptation du pluralisme comme une chance et la reconnaissance de la complexité comme une réalité. Il implique également la recherche de sources ou de bases communes».
Saint Augustin, lun des grands auteurs de lAntiquité et lun des fondateurs de la civilisation occidentale, se disait «Africain»: il appartient à lhistoire dune Algérie dont le patrimoine est certes arabo-musulman, mais aussi berbère (comme la mère dAugustin), romain, chrétien
Augustin noffrirait toutefois quun simple prétexte, coïncidence sans signification, sil nétait aussi porteur dun message.
Lun de ses enseignements se résume en deux mots:
Pax et Concordia, «Paix et Concorde». Ces mots figurent sur une mosaïque antique retrouvée à Tipasa, au bord de la Méditerranée. Ils ont une résonance toute particulière dans lAlgérie daujourdhui et figurent au cœur de la «Charte de la Paix» transmise par saint Augustin: «La paix des hommes, cest leur concorde bien ordonnée
la paix en toutes choses, cest une sereine harmonie». Lexposition présentée à Alger et dans des villes où a vécu Augustin, et qui après Genève sera encore montrée dans dautres villes du monde, a en son cœur la mosaïque de Tipasa et la Charte augustinienne, avec ses dix définitions de la paix.
Cette exposition montre aussi la grande variété de lœuvre de saint Augustin: créateur de lautobiographie (les Confessions), il a publié des commentaires de la Bible et des traités théologiques, des ouvrages techniques, politiques, historiques, il a écrit des vers et composé par centaines des sermons et des lettres si nombreux que les chercheurs du XXe siècle en ont encore retrouvés que lon croyait perdus. Est-on plus impressionné par la liste de ses œuvres (développée sur 2 m 50 de haut, dans lexposition!) ou par le nombre de lan gues dans lesquelles on les traduit aujourdhui? Le visiteur verra aussi des manuscrits et des incunables, témoins de la transmission et de la diffusion de cette œuvre. Chose étonnante, la maison bâloise Schwabe qui vient de réaliser un CD-rom comprenant lensemble des ouvrages de saint Augustin avait publié, cinq siècles plus tôt, la première édition de ses Opera omnia!
Luniversalité de saint Augustin se devine aussi dans la liste sans fin de ses lecteurs, hommes et femmes aux talents et aux idées divers, de tous lieux et de toutes les époques: Calvin et les Réformateurs avant eux, tout le Moyen-Âge latin et après eux, Descartes, Rousseau et jusquau jeune Camus, à Balthus au soir de sa vie, à la romancière algérienne Assia Djebar Saint Augustin a inspiré des écrivains, mais aussi des musiciens et des peintres, qui en ont fait dinnombrables portraits reflétant les idéaux dautant dépoques et de civilisations: Augustin le Romain en toge, Augustin lévêque médiéval, Augustin lérudit de la Renaissance Augustin, resté vivant et comme «contemporain» pour toutes ces époques.
Augustin peut être apprécié comme un «compatriote» par tous ceux qui ont gardé certains gestes, us et coutumes liés à la terre
dAfrique du Nord et à la Méditerranée toute proche. Cette terre et cette mer, il les a parcourues au cours de son long itinéraire spirituel et professionnel, puis, devenu évêque dHippone (lactuelle Annaba), en tant que pasteur proche des soucis et des soubresauts dune société en mutation: saint Augustin voit arriver les réfugiés dune Rome prise par les barbares en 410 et il apprend, pour lui et pour les autres, que limmortalité dune civilisation nest pas ce que lidéologie commune laissait croire. Pont entre les civilisations, saint Augustin est un passeur de témoin: chrétien, il recueille le patrimoine gréco-romain et le transmet aux générations futures.
Le colloque dAlger et dAnnaba et lexposition qui le prolonge sont porteurs, à leur tour, du message «Paix et Concorde», et veulent montrer la possibilité et lintérêt dun «dialogue entre les civilisations» qui ne soit ni la simple juxtaposition de différences dans une vision relativiste, ni la recherche dun compromis sous forme de plus petit commun dénominateur, mais un réel effort solidaire à la recherche de sources, de références et aussi dobjectifs communs.
Une série de documents photographiques complète lexposition dun second volet. Michael von Graffenried,
q ui avait fixé dans son objectif lAlgérie de la «guerre sans images», veut montrer ce qua été pour lui lévénement davril 2001. Ses travaux, quil a voulu intituler «Augustin en Terre dIslam», mettent en relation des vues de lAlgérie romaine (celle de saint Augustin) avec des panoramiques relatant la rencontre, début avril 2001, entre les Algériens et leurs hôtes, savants venus de plus de 40 pays.
Pour les organisateurs (Haut Conseil islamique, Alger; Université de Fribourg; Augustinianum de Rome), ce fut un colloque scientifique exceptionnel. Pour de nombreux Algériens, ce projet a représenté un geste douverture et lespoir dune réconciliation ainsi quune redécouverte du patrimoine antique de leur pays, trésor dont la valeur nest pas que touristique. Leurs hôtes, venus dEurope et du reste du monde, ont aussi pu redécouvrir leurs propres racines. Lexposition sinscrit dans ce sillage et veut dabord simplement faire connaître une sagesse qui na pas pris de rides, celle dun homme qui nous dit: «Cherchons avec lintention de trouver, et trouvons avec lintention de chercher encore!»
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