UNSpecial N° 600 — Octobre – October 2001
 

Défendre les valeurs des Nations Unies

Cette interview de Mr. Kofi Annan, Secrétaire général des Nations Unies a été effectuée avant les tragiques évènements qui ont endeuillé les Etats-Unis.

Mr. Kofi Annan UN Special: Qu’est-ce qui vous a fait accepter le renouvellement de votre mandat comme Secrétaire général des Nations Unies? 
Si je vous comprends bien, vous me demandez ce qui m’a poussé à permettre que mon nom soit considéré par les Etats membres pour ce poste – en fait, c’est une question que je me suis posée pendant de nombreux mois. J’ai passé la plus grande partie de ma vie professionnelle à défendre les valeurs et le travail des Nations Unies, qui, j’en suis persuadé, incluent les plus nobles idéaux de l’humanité. J’ai aussi été sensible à l’appel du devoir. De plus, j’avais sous les yeux l’exemple de nombreux membres du personnel des Nations Unies, qui chaque jour font des sacrifices, y compris ceux qui servent l’Organisation en prenant de grands risques, loin de chez eux, dans des missions de maintien de la paix ou dans des missions humanitaires, ou d’autres qui font des tâches essentielles aux quartiers généraux. Je suis sans cesse conscient que c’est leur dévouement qui me permettent de faire ce que j’ai à faire en tant que Secrétaire général, et je tire ma force de leur exemple.

Même avec toutes ces bonnes raisons, j’ai dû réfléchir sur le fait de savoir si je pouvais servir les intérêts des Nations Unies avec toute l’énergie et tout le dévouement que ce travail demande. Je savais que si je devais servir pour un autre mandat en tant que Secrétaire général, mes défis et mes responsabilités auraient des répercussions sur ma famille et ma vie personnelle. Ce qui fait que je n’ai pu me décider qu’après avoir réfléchi avec soin et des discussions fort longues avec ma famille et ma femme Nane, qui a été mon plus grand soutien pendant les bons et les mauvais moments. Maintenant avec le recul, je suis certain que j’ai fait le bon choix, et je suis très honoré que les Etats membres m’aient confié un second mandat.

En 1997, juste après votre élection, vous avez donné à UN Special une vue d’ensemble des objectifs de votre PAS en tant que Secrétaire général et en 1999 vous en avez brossé une évaluation à mi-mandat. D’après vous, quelle évaluation méritez-vous pour ces 5 dernières années et quels sont vos objectifs pour votre second mandat? 
D’une façon générale, je trouve difficile de parler de mes propres accomplissements. Je préfère laisser à d’autres le soin de les évaluer. Mais dans la mesure où vous m’avez demandé de parler des objectifs de mon PAS, je me sens obligé d’y répondre, parce que je sais que mon personnel – depuis la haute administration jusqu’au bas de l’échelle – travaille très dur sur cet exercice du PAS.

Les Nations Unies ont encore beaucoup à faire pour satisfaire les espoirs de paix, de développement et de droits de l’homme de l’humanité. Mais je crois avoir fait de mon mieux pour amener une énergie nouvelle à cette organisation. Nous avons réformé les Nations Unies comme jamais cela n’avait été fait dans toute son histoire, la rendant plus efficace et mieux à même de satisfaire les besoins des peuples pour le service desquels elle a été créée.

J’ai travaillé avec les Etats membres afin de définir un nouvel ordre du jour pour les Nations Unies, et je crois que nous pouvons tous être fiers de la déclaration du millénaire, qui donne des objectifs concrets pour les 10-15 prochaines années en adressant les plus grands problèmes de notre temps: le désarmement, la pauvreté, le SIDA, l’éducation, l’environnement, la gouvernance, les droits de l’homme et les besoins spécifiques de l’Afrique. De façon à mieux traiter ces problèmes, j’ai ouvert l’Organisation aux peuples du monde et au secteur privé, parce que je crois que les Nations Unies peuvent devenir beaucoup plus efficaces en travaillant avec ces importants partenaires. Nous avons pu le constater dans un certain nombre de domaines, tels que les mouvements de base qui luttent pour obtenir une interdiction des mines anti-personnel au niveau international, ainsi que l’engagement du secteur privé vis-à-vis de Global AIDS ou des Fonds pour la santé. Comme le PAS demande une totale honnêteté, je dirais que d’un point de vue négatif, c’est-à-dire ce que nous n’avons pas été capables de faire, j’aurais espéré qu’à ce stade, nous aurions pu recevoir tout le soutien nécessaire pour les opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Nous sommes maintenant déterminés, sur la base du rapport Brahimi, à travailler avec les Etats membres pour renforcer ces opérations afin de leur donner les soutiens et ressources nécessaires. Maintenant que nous sommes réengagés dans des opérations de maintien de la paix dans de nombreux endroits dans le monde, nous ne pouvons pas nous permettre de répéter nos échecs passés. C’est pourquoi, j’ai hâte de mettre en ouvre les recommandations du rapport Brahimi, qui tire d’importantes leçons de la décennie passée de façon à nous mettre sur la bonne voie pour le futur.

Qu’entendez-vous faire pour mieux assurer la sécurité du personnel sur le terrain? 
C’est un sujet qui me tient particulièrement à cour, car c’est une question de vie ou de mort. Les attaques contre le personnel des Nations Unies et des organisations humanitaires n’ont pas cessé ces dernières années. On ne peut espérer que ces personnes puissent faire leur travail s’ils ne sont pas protégés par des forces de sécurité professionnelles et adéquates et s’ils ne reçoivent pas une formation dans ce sens. La bonne nouvelle est que nos efforts pour créer une culture de sensibilisation à la sécurité, ont payé – nombreux membres du personnel de l’ONU ont réussi à échapper à des situations difficiles grâce à la formation qu’ils ont suivie. L‘ONU continuera à faire tout ce qu’elle peut, mais je dois aussi dire que les Etats membres doivent prendre des mesures plus fermes afin de s’assurer que ceux qui attaquent les travailleurs humanitaires soient remis à la justice. Il est déplorable qu’une grande partie de ces actes soient demeurés impunis, et que ceux qui ont été appréhendés n’ont été condamnés qu’à des peines légères. Il n’y a aucun doute dans mon esprit que l’application de la justice, rapidement et fermement par les Etats membres, serait notre meilleur allié contre de telles attaques. En même temps, je suis reconnaissant aux Etats membres d’avoir approuvé par l’intermédiaire de l’Assemblée Générale une augmentation, certes faible, des ressources mises à ma disposition pour assurer cette sécurité. Grâce à cette augmentation, le quartier général de UNSECOORD a été renforcé, ce qui devrait nous permettre de répondre aux crises qui risquent de se présenter. Plus de personnel a été recruté pour entreprendre des missions de sécurité, assurer une meilleure coordination et, en mon nom, exercer une plus grande autorité dans la gestion du système de sécurité. Nous utilisons au mieux toutes nos ressources afin de garantir la sécurité du personnel. Mais en fin de compte, le manque persistant de ressources financières adéquates et de personnels ont empêché une grande partie du travail qui devrait être fait. Je fais un certain nombre de propositions spécifiques à l’Assemblée générale, y compris le recrutement d’un coordinateur de la sécurité à temps plein, que je recommande fortement aux Etats membres de soutenir. Je compte sur eux pour comprendre que la sécurité du personnel n’est pas un luxe, c’est une donnée essentielle. Le personnel des Nations Unies se met sans peur face aux armes afin de protéger d’autres personnes, et c’est notre devoir de les protéger au mieux.

Que pensez-vous du fait qu’un tiers des jeunes arrivant dans l’organisation la quitte au bout d’un an?
Bien sûr, je prends cette question très à cour, parce que parmi les jeunes professionnels d’aujourd’hui se trouvent les cadres de demain. Mais je suis content de vous faire part du fait que nos efforts pour renverser cette tendance fonctionnent, jusqu’au point que depuis 1990 le nombre des jeunes fonctionnaires recrutés par les examens nationaux qui quit- tent l’Organisation diminue constamment. La satisfaction dans le travail augmente et les départs de l’Organisation diminuent, ceci grâce à une attention soutenue à leur besoin de carrière. Depuis 1997, OHRM tient une session d’orientation de cinq jours pour tout nouvel arrivant dans l’Organisation par l’intermédiaire des concours nationaux ou par l’examen de G à P. Durant cette période d’orientation, les jeunes professionnels sont à même de partager leurs expériences avec leurs pairs et d’obtenir des informations et de l’aide des chef de programme. Nous ne nous arrêtons pas là, puisque six mois plus tard, les participants font un rapport sur leurs progrès dans l’Organisation. Nous avons ensuite des sessions de suivi sur des sujets choisis par ces jeunes professionnels. Nous maintenons aussi la communication avec eux, par téléphone, e.mail et entretiens bilatéraux. Les jeunes professionnels ont aussi bénéficié d’atelier de développement de carrière que OHRM tient depuis quatre ans. Et nous pensons développer un système de mentor pour tout nouveau jeune professionnel. En fin de compte, il est de notre devoir de générer chez les jeunes profession- nels le sens de l’engagement vis-à-vis de l’Organisation, et je crois que tout programme destiné à les retenir dans l’Organisation va dans le sens d’une amélioration de l’ONU.

En 1997, vous avez déclaré à UNS que le développement de carrière était l’une de vos priorités. Vous avez réitéré cette déclaration lors de votre interview en 1999. La nouvelle réforme proposée par OHRM, avec son système de transferts latéraux, rend encore plus difficile le fait de faire une carrière. Peut-on espérer que quelque chose se passera dans ce domaine lors de votre second mandat? Qu’est-il advenu du projet que vous aviez lorsque vous étiez Chef du personnel d’avoir un système de promotion sur le même poste? 
Si cela ne vous ennuie pas, je prendrais ces deux questions ensemble, parce que je crois qu’elles sont liées. Le bien le plus précieux de l’Organisation est son personnel, et c’est pourquoi j’ai fait du développement de carrière l’un des fondements de la réforme en cours. Mon but est de construire une fonction publique internationale hautement compétente et flexible capable de satisfaire aux besoins actuels et futurs de l’Organisation. Je vois dans le développement de carrière un processus intégré, dans lequel les besoins des individus sont appariés autant que faire se peut avec les besoins des Nations Unies dans un esprit de bénéfice mutuel. Dans ce “patnership” du développement de carrière, l’Organisation fournit un certain nombre d’opportunités, de programme de soutien, les gestionnaires stimulent le développement de leur personnel, et les membres du personnel sont responsables de leur propre développement professionnel.

Le développement de carrière est l’un des aspects centraux du nouveau système de mobilité, qui donnera au personnel de plus grandes possibilités de changer de fonction, de groupe d’occupation, de départements et de lieux d’affectation. Dans cette perspective, l’introduction de la nécessité d’un transfert latéral avant une promotion est dans l’intérêt à la fois de l’Organisation et du membre du personnel. Cette nécessité aide à développer l’expertise et les connaissances des individus, et accroît leurs horizons et leur potentiel de développement de carrière, qui incluent la promotion. De mon point de vue, les mouvements latéraux de personnel sont une alternative beaucoup plus réalisable pour beaucoup de personnes que la promotion sur le poste, qui n’affecterait qu’une petite partie du personnel. En tout état de cause, nous examinerons ce sujet d’une façon beaucoup plus approfondie lors du prochain SMCC en octobre.

Lisez-vous encore UN Special? 
La vérité est que je lis UN Special comme je lis tout ce qui passe sur mon bureau, très rapidement mais avec un intérêt aigu. Comme vous pouvez l’imaginer, je suis inondé de rapports et de correspondance, chaque jour, mais je fais mon possible pour essayer de lire des publications telles qu’UN Special, parce que je suis convaincu que vous jouez un rôle en mettant à jour des sujets que personne d’autres ne traite. Disons simplement que certaines des questions que vous m’avez posées aujourd’hui, personne à ce jour ne me les avait posées!

Une dernière question plus personnelle: où trouvez l’énergie de faire tout ce que vous faites? 
Vous allez peut-être être surpris de ma réponse mais je crois que je tire ma force et je me régénère dans le fait d’en faire toujours plus. Je ne parle pas uniquement des activités liées à mon travail. Je parle du temps que je passe avec ma femme, ma famille et mes amis. En préservant une vie privée heureuse, je suis en mesure de me régénérer pour mes nombreuses tâches publiques comme Secrétaire Général.

Propos recueillis par Jean Michel Jakobowicz. (Version originale en anglais)