Quand Paris nous conte Lutèce
Laissant les arènes à ces affrontements pacifiques, nous amorçons la grimpée de la montagne Sainte-Geneviève pour aller nous désaltérer dans un bistroquet de la Rue Mouffetard, l’une des plus anciennes rues de la Ville Lumière également née au Ier siècle durant la période gallo-romaine. Pittoresque et très animée, elle est fréquentée par nombre de Parisiens aimant la diversité de ses restaurants et bars de quartier. Le bas de la rue est envahi de petits commerces et primeurs. Il y fait bon déambuler. Familièrement appelée « la Mouffe », elle dénombre quelques sites classés, comme l’église Saint-Médard dont le cimetière fut témoin d’événements étranges.
En 1727, François de Pâris, diacre au quartier Saint-Médard très aimé pour sa charité, décède, léguant tous ses biens aux pauvres. Peu après l’inhumation, une femme dit retrouver l’usage de son bras paralysé. Le cimetière devient un lieu de pèlerinage, élevant le diacre au rang de Saint. En 1731 les guérisons se multiplient et des phénomènes de malades atteints de mouvements convulsifs apparaissent ; ils s’amplifient de telle sorte qu’en 1732, la police du Roi décide de faire fermer le cimetière sur ordonnance royale, obligeant les convulsionnaires à continuer leurs agissements dans des greniers, salons ou caves.
Les dérives de leurs séances, la violence orchestrée par les secours – que les convulsionnaires réclament et dont ils subissent les souffrances avec délice, ne ressentant apparemment pas la douleur – forcent Louis XV, par une ordonnance de 1733, à interdire ces réunions ; les convulsionnaires font de petits séjours à la Bastille, reprenant de plus belle leurs séances dès leur remise en liberté. Les arrestations se poursuivent jusqu’en 1760 ; forcés de plus en plus à la clandestinité, des groupes se déplacent en province, notamment à Lyon, modifiant peu à peu le mouvement parisien. Le milieu médical et psychiatrique se penchera durant des décennies sur ce phénomène étrange des convulsions et possession des corps évoquant l’oeuvre de Satan.
Nous échappons à ces sombres images ressurgies du passé par une petite visite à Bercy-Village. Nous entrons par le portail de fer portant l’inscription « Passage de l’Yonne » et empruntons la voie pavée qui mène aux entrepôts de vins de Bercy métamorphosés. Petits magasins, restaurants, pubs ou brasseries encadrent l’allée striée des rails utilisés autrefois par les wagons-citernes amenant les vins aux chais. Le cours Saint-Émilion déborde de flâneurs, de familles aux bambins excités et d’assoiffés en quête d’une place sous les parasols.
Les premiers pieds de vigne de Lutèce apparurent à l’époque romaine. Au XIIIe siècle, la ville s’enorgueillissait du plus grand vignoble d’Europe. Le premier entrepôt s’ouvrit sous l’ère du Roi Soleil. Au XIXe siècle, ce commerce florissant éleva ce quartier au rang de plus grand centre mondial de négoce en vins et spiritueux. La Seine assistait au ballet incessant des bateaux transportant le vin de divers coins de France. Puis l’évolution des techniques de stockage et l’abandon des voies maritimes en faveur de la voie ferrée sonnèrent le glas des activités des entrepôts ; les négociants les abandonnèrent peu à peu. Dans les années 1990, cet espace fut réaménagé en centre accueillant et plein d’originalité, les commerces s’étant installés dans les chais à l’architecture si particulière. Nous découvrons dans les jardins du Parc de Bercy, outre les 400 pieds de vigne rappelant un passé vinicole, d’apaisants bassins fleuris et ombragés où s’ébattent des canards, un potager cultivé par les écoliers parisiens et l’ancien bureau de perception des taxes maintenant transformé en Maison du Jardinage.
Ainsi s’achève notre escapade galloromaine ; il nous faut bien songer que, demain, un long voyage nous attend.1
1 Vous en trouverez le récit dans les numéros d’octobre et novembre 2011 d’UN Special.
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